The Sensualist : estampe animée de la culture érotique d’Edo
The Sensualist ou comment peindre l’ukiyo (monde flottant) : un état d’esprit et une culture.
Une perle artistique réalisée par le regretté et talentueux Yukio Abe dont il sera l’unique film. The Sensualist, (en français Sensualist, l’empereur des sens et en japonais Kôshoku ichidai otoko) vit le jour en 1990 au Japon. D’une certaine façon, on peut dire qu’il naquit, il y a longtemps de cela, dans le Japon de l’époque Edo (1603-1868) au XVIIe siècle. Il est l’incarnation cinématographique de ce Japon historique qui a porté l’art du désir à un haut degré de raffinement. Atteindre ce statut passe naturellement par la remise au goût du jour d’un art contemporain : les fameuses estampes ou ukiyo-e (images du monde flottant) dont le film va s’inspirer avec talent.
L’équipe a fait le choix de réaliser une superbe œuvre érotique dont l’hommage à cette période est d’autant plus sincère qu’il est appliqué et sans jugement. Une approche louable et sensible qui a donné un grand film. Ils ont réussi à rendre l’état d’esprit subtil d’un temps ancien en utilisant un art qui synthétise tous les autres. L’œuvre détonne de la production ambiante par son emploi du style de l’estampe. La direction artistique est léchée et les dessins sont admirablement détaillés. Il ressort de l’ensemble un soin inouï. La musique, mélange d’instruments anciens et d’airs new age, transcende une histoire déjà onirique et symbolique qui nous plonge dans une extraordinaire ode au plaisir. Une œuvre de charme, vivante, sensorielle et sensuelle. Le film, déjà ravissant, cite explicitement des grands maîtres de l’estampe tels que Hokusai Katsushika (1760-1849) ou Hiroshige Utagawa (1797-1858) qui, même s’ils ne sont pas contemporains de la diégèse filmique (XVIIe siècle), illustrent l’hommage de l’équipe créative à sa culture. Cela permet surtout un voyage intemporel au pays des sens et du plaisir dans ce Japon de l’ukiyo. Une errance sans fin et sans frontière, comme nous le montrera la merveilleuse métaphore finale, tant du livre que du film. Il est en effet la fidèle adaptation d’un roman d’Ihara Saikaku (1642-1693) paru en 1682 : L’Homme qui ne vécut que pour aimer (Kôshoku ichidai otoko).
Saikaku, considéré aujourd’hui (non à l’époque) comme un des grands auteurs du Japon d’Edo, a beaucoup écrit sur l’art érotique japonais, la sexualité et les mœurs de ses contemporains du monde flottant. Il est un des grands représentants, voire le précurseur avec ce livre, d’un art appelé l’ukiyo-zôshi (livres du monde flottant) premier genre majeur de la littérature populaire japonaise, équivalent littéraire des estampes : l’ukiyo-e. Un art qui se distingue des précédents, plus didactiques. La vie amoureuse et la culture du plaisir qui vont de pair avec l’évolution de la société à partir de la pax Tokugawa, mise en place avec l’avènement de l’époque Edo, sont au cœur du genre. Sont donc conjuguées, en un film, trois caractéristiques importantes du monde flottant d’Edo : son état d’esprit, la littérature et l’estampe. Si l’ukiyo est principalement associé aux estampes japonaises nées au XVIIe siècle, qui trouveront leur apogée à la fin de la période Edo, il renvoie également à la littérature. Mais avant tout, l’ukiyo est un état d’esprit, un art de vivre et de profiter de l’instant présent.
L’œuvre de Saikaku se déroule à un moment où naît une nouvelle culture. Qui plus est, elle prend pour cadre un contexte historique réaliste. Afin de mieux comprendre son livre qui sert de base à The Sensualist, il est nécessaire de présenter l’époque d’Edo. Nous cernerons mieux les changements de la nouvelle société émergente, qui développera une culture du désir sophistiquée, dont L’Homme qui ne vécut que pour aimer est un représentant. Dans un second temps, je proposerai un aperçu de la culture érotique fondée sur la prostitution des quartiers de plaisir, notamment celui de Yoshiwara à Edo, où se passe la majeure partie de The Sensualist. Une fois ces aspects explicités, j’en viendrai au précieux film.
Toutefois, avant d’entrer dans le vif du sujet, voici un bref résumé du livre de Saikaku qui est aussi, à peu de choses près, celui du film.
À l’origine, l’œuvre était constituée de huit rouleaux, sept de sept chapitres puis un de cinq. Avec L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku intègre le monde flottant de sa génération dans la tradition littéraire. « Bien que certains n’y aient vu et n’y voient encore que trivialité et mauvais goût, voyeurisme et fantaisie masculine, Saikaku tisse un récit proto-réaliste qui s’écarte de la prose antérieure1. » Dans son ensemble, l’œuvre de Saikaku apporte nombre de renseignements qui recoupent et souvent corroborent les autres écrits sur la prostitution et, de façon plus générale, sur le désir à l’ère Genroku (1688-1704).
Yumesuke, riche propriétaire d’une mine d’or, qui pendant un temps courut les courtisanes, finit par en acheter une et eut un fils qui prit pour nom Yonosuke (littéralement l’homme du monde flottant). Ce dernier hérita du tempérament paternel en ce qu’il fut très précoce dans son éveil sexuel au point d’en inquiéter sa mère. Il sera d’ailleurs déshérité par son père, désespéré de voir son fils incapable de travailler. Dès lors, il tombera dans la misère, non sans s’être essayé à différentes vocations comme celle de moine ou marchand de poissons. Très vite, il sera rattrapé par son appétit pour la gent féminine et masculine. À trente-quatre ans, alors que son père décède, il devient riche et passe d’un lupanar à l’autre. Après avoir connu les prostituées d’en bas, il ne cessera de découvrir les joies de la culture du désir à travers les quartiers de plaisir japonais en fréquentant les plus belles courtisanes. Plus que l’aventure picaresque d’un bourgeois, c’est l’état d’esprit authentique d’un monde que nous relate Saikaku dans sa prose : la culture du désir du monde flottant de l’époque Edo qui ira bien au-delà…



La principale différence avec le film est que le scénariste Eiichi Yamamoto a choisi de se concentrer sur quelques chapitres. Il propose une double intrigue : celle de Yonosuke donc, qui sert de toile de fond narrative au film et une, d’action directe, dans laquelle on suit le projet de Jûzô le tailleur. Ce dernier compte aller faire l’amour avec la tayû Komurasaki à Yoshiwara, le quartier de plaisir d’Edo.
J’attire l’attention du lecteur sur le terme de tayû2. Afin de ne pas enlever à la fluidité de l’article, je donne des détails sur le statut du personnage dans la note de bas de page 2 afin de corriger un malentendu constaté dans les sous-titres, dans certains livres et sites Internet. Komurasaki est présentée, à tort, comme une geisha, alors qu’elle est une tayû. C’est une distinction importante.
Tables des matières
1.Introduction
2.Partie historique : présentation de la société féodale d’Edo, du monde de l’ukiyo et de la prostitution dans le Japon (h)édoniste
3.Petite histoire du cinéma d’animation érotique japonais et analyse de The Sensualist
4.Conclusion
Notes
- Gérard SIARY « Introduction », L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2001. ↩︎
- Il faut ici parler d’un point important d’incohérence dans la traduction du film qui est peut-être voulu ; dans le cas contraire, c’est une erreur. Komurasaki est une tayû. Or, dans les sous-titres français que j’ai trouvés, elle est présentée comme une geisha. À l’oreille, on peut entendre que Komurasaki est bien appelée tayû. De plus, au regard de l’époque historique, il est impossible que ce soit une geisha. Enfin, dans le livre de Saikaku, elle a bel et bien le statut de tayû.
« Le mot tayû désignait un titre s’appliquant à la noblesse de haut parage. À l’époque Muromachi [1336-1576], les maîtres de divers arts portèrent aussi ce titre et, après eux, les acteurs. Comme les courtisanes parurent sur les scènes de nô et de kabuki, au début du moins, on les désigna de même. La tayû se retrouva au sommet de l’échelle hiérarchique de courtisanes […] Au temps de leur splendeur, elles étaient si convoitées qu’elles pouvaient choisir elles-mêmes leurs clients. » (Gérard SIARY, « Introduction », L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2001.)
C’est ainsi qu’au XVIIe siècle, le mot tayû finit par désigner les courtisanes de haut rang. Peu à peu, elles seront remplacées par des oiran (moins cultivées) et des geishas vers le milieu du XVIIIe siècle, avant de disparaître à la fin de ce dernier.
Pour ce qui s’agit de notre problématique :
« Dans le monde de la galanterie, les geisha étaient des hommes, apparus au 17e siècle dans les établissements de Yoshiwara pour distraire les clients avant l’arrivée des courtisanes de haut rang. Puis, progressivement, des femmes geishas, onna geisha, supplantèrent en nombre leurs homologues masculins. Précédé du mot onna (femme), le terme désignait au milieu du 18e siècle ces femmes qui, sans se prostituer, gratifiaient (moyennant finance) leurs clients masculins de leur présence et de leur conversation, et les distrayaient en chantant et en dansant. Peu à peu, la demande pour les femmes geishas augmentant, le terme finit par ne plus désigner que des femmes. En principe, les nouvelles geishas ne devaient en rien apparaître comme des concurrentes des grandes courtisanes mais, peu à peu, elles devinrent discrètement partie prenante du commerce du sexe : artistes accomplies (en musique, chant, danse), elles vendaient leur art et certaines, à l’occasion, leur corps. Ce faisant, elles renouaient avec les dames galantes des temps anciens dont la réputation était bel et bien liée à leurs talents de danseuse, de chanteuse ou de musicienne. » (Philippe PONS, Pierre-François SOUYRI, L’esprit de plaisir – Une histoire de la sexualité et de l’érotisme au Japon (17e-20e siècle), Éditions Payot & Rivages, 2020, p. 197.)
Les femmes geishas n’apparaissent donc qu’au XVIIIe siècle. Je soupçonnais alors le traducteur d’avoir choisi le terme geisha, plus connu chez nous, pour identifier plus facilement le statut de Komurasaki. Je serais d’ailleurs curieux de voir la version française du film pour comparer. Néanmoins, une autre information me fait douter du choix volontaire, faux, mais compréhensif de cette traduction.
Dans leur livre The Anime Encyclopedia, Helen McCarthy et Jonathan Clemens écrivent dans le paragraphe EROTICA AND PORNOGRAPHY (p. 181) à propos de The Sensualist :
« Its polar opposite was Yukio Abe’s THE SENSUALIST (1990), a masterpiece of old-world geisha charm and symbolic eroticism, based on Saikaku Ihara’s 17th-century novel, The Life of an Amorous Man. »
Ils disent explicitement à propos de The Sensualist qu’il est « un chef-d’œuvre du charme des geishas d’antan et de l’érotisme symbolique. » Là, ce n’est pas un choix de traduction compréhensible, c’est une erreur ou un malentendu. Komurasaki est une tayû, non une geisha. On retrouve cette assertion ailleurs. La fiche d’Animeka et celle de Planete Jeunesse présentent également, dans leur résumé du film, Komurasaki comme une geisha. Il en va de même pour le magazine AnimeLand. Toujours est-il que c’est une confusion qu’il était important de rappeler afin d’apprécier au mieux l’histoire dans son contexte.
Pour finir sur le personnage de Komurasaki, elle a réellement existé : « Son nom apparaît dans les guides de courtisanes, de 1674 à 1681. […] elle devint une grande figure de la courtisanerie. » « Répertoire », L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2001. ↩︎ - La xylographie est un procédé de reproduction multiple d’une image sur un support plat, papier ou tissu, en utilisant la technique de la gravure sur bois, ou xylogravure, comme empreinte pouvant être reproduite par impression, à meilleur prix que le travail réalisé à la main par des copistes. (source Wikipédia). La xylographie permettait d’imprimer plusieurs fois le même dessin et donc de contrôler les prix de vente. ↩︎
- Elisabetta SCANTAMBURLO, Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourd’hui, NuiNui SA, 2022, p. 26. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. p. 14. ↩︎
- Philippe PONS, Pierre-François SOUYRI, L’esprit de plaisir – Une histoire de la sexualité et de l’érotisme au Japon (17e-20e siècle), Editions Payot & Rivages, 2020, p. 150. ↩︎
- Ibid. p. 153. ↩︎
- Ibid. p. 163. ↩︎
- Ibid. p. 165 ↩︎
- Ibid. p. 157. ↩︎
- Ibid. p.171. ↩︎
- Ibid. p. 160. ↩︎
- L’original video animation désigne des productions d’animation japonaises qui sortaient directement sur support physique. Un nouveau marché s’est créé grâce au support vidéo et le premier OVA sort en 1983. Le support vidéo permettait en outre d’éviter la censure du marché télévisuel et de viser des publics différents. ↩︎
- Désigne une catégorie de mangas et d’anime qui présentent du contenu à connotation sexuelle, le plus souvent pour créer un effet comique. Le fan service est une caractéristique récurrente du genre. Le ecchi ne présente pas de rapports sexuels mais en joue, contrairement au hentai, plus direct. ↩︎
- Désigne la production érotique et pornographique dans les anime, mangas et jeux vidéo. À la différence du ecchi, il exploite les relations sexuelles. ↩︎
- Matthieu PINON, Philippe BUNEL, Un siècle d’animation japonaise, Ynnis Éditions, 2017, p. 98. ↩︎
- Elisabetta SCANTAMBURLO, Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourd’hui, NuiNui SA, 2022, p. 295. ↩︎
- L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2009. ↩︎
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