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The Sensualist : estampe animée de la culture érotique d’Edo

L’aventure commence quand elle finit


Le film de Yukio Abe est un jalon du cinéma érotique, ainsi qu’un des films d’animation les plus époustouflants visuellement jamais réalisés. C’est un excellent complément à la trilogie Animerama, premier jalon érotique majeur dans l’animation japonaise au cinéma. À la fois héritier et en rupture, The Sensualist propose quelque chose de rare. La beauté sensuelle de l’érotisme et l’expression du désir dans un film qui flatte les sens autant physiques qu’émotionnels. Il expose la beauté d’une culture qui s’est bâtie sur l’esthétique du désir. En ce sens, il est un magnifique témoignage d’une société telle qu’elle se voyait elle-même. Généralement, dans l’animation et le cinéma live, l’érotisme n’est pas affiché pour être esthétique et sensuel, mais plutôt à des fins d’exploitation comme les women in prison et autres hentai pervers. Parfois encore, le sexe est-il utilisé pour dénoncer ou choquer. La Belladone de la tristesse appartient à la catégorie des films d’animation artistiques dont l’esthétique décuple la force du contenu érotico-politique. The Sensualist, lui, apparaît comme une œuvre d’art d’une volupté transcendante, tant dans la production locale que dans la production mondiale. L’érotisme est érigé en art ultime et en état d’esprit de la condition humaine.

Après la trilogie Animerama, il faudra attendre l’avènement de la vidéo qui permettra l’apparition de l’OVA pour voir le retour d’une forme d’érotisme (bien que des séries comme Lupin The Third Part I [1971] et Cobra [1982] n’en soient pas démunies). Toutefois, le tournant arrivera avec le fantastique-érotico-gore Urotsukidôji adapté d’un manga de Toshio Maeda. Œuvre ultraviolente qui marque la démocratisation des tentacules dans les animés.

Même si Helen McCarthy dans The Anime Encyclopedia oppose Urotsukidôji à The Sensualist, tout n’est pas si manichéen. Les tentacules et autres monstres (comme le kappa chez Utamaro) étant depuis longtemps présents dans les shunga d’Edo (et même encore avant cela) chez des artistes très réputés comme Hokusai, on peut interpréter leur présence dans le manga de Toshio Maeda comme un héritage de l’époque Edo. D’autant qu’en grand passionné des shunga, Toshio Maeda « Tentacle Master » a signé la préface du livre d’Elisabetta Scantamburlo : Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier à aujourd’hui (2022).




Ainsi, opposer Urotsukidôji à The Sensualist n’est pas si aisé. Les deux étant à leur façon des héritiers de l’esprit qui animait l’époque Edo. Il ne fait aucun doute cela dit que The Sensualist reste un jalon qui n’a peut-être pas été dépassé dans l’animation japonaise et même mondiale dans son raffinement érotique et son parti-pris sans jugement.

Comparable avec la richesse artistique du film d’animation Le Roman de Genji de Gisaburô Sugii, le film de Yukio Abe, du haut de ses 55 minutes, demeure, même dans une version de moyenne qualité, d’une beauté rare et à couper le souffle.

Une fois, j’avais demandé à Olivier Fallaix (journaliste spécialiste de l’animation japonaise et du manga) s’il pensait que Le Roman de Genji sortirait en France. Il m’avait alors répondu que c’était peu probable. Pourtant, quelques années après, il était sorti chez nous. À quand une belle édition de The Sensualist pour enfin admirer comme il se doit cette beauté filmique ? Éditeurs et éditrices de France, à l’heure où vous sortez de merveilleux titres japonais sur notre sol et d’autres films asiatiques, pourriez-vous songer, en regardant The Sensualist et qui sait, en lisant cet article, à vous pencher sur l’idée ?

The Sensualist aura plus que rendu un hommage à cette culture du désir sophistiquée. Avec ses métaphores, son style et son raffinement, il pousse la représentation de cette culture du désir de l’ukiyo à son paroxysme. À travers le rêve fou d’une vie de plaisir sans fin de Yonosuke, c’est une mise en abime renversante d’une vie entière dédiée au plaisir, que dis-je, d’une société, jusqu’à l’utopie et le choix d’une vie illusoire plus forte que la réalité. Yonosuke, littéralement l’homme du monde flottant, devient l’incarnation, la personnification d’une culture dont l’âme toute entière ne semblait vivre que pour le plaisir. The Sensualist est plus qu’un hommage, il est l’héritier, le récipiendaire, l’incarnation vibrante, brûlante, de l’esthétique érotique d’Edo. Une pellicule habitée par le désir de se consumer à corps perdu dans le plaisir. Rarement, film aura peint aussi bien la représentation qu’une culture avait d’elle-même. The Sensualist est un pont temporel qui lie deux périodes distinctes. Comme le prouve Yonosuke, la quête du désir durera tant qu’il y aura des hommes et des femmes !

J’ai trouvé que ce dernier shunga entretenait une certaine ressemblance avec la fin de The Sensualist… Alors, comme Yonosuke, soyons toutes voiles dehors, et en route pour les eaux vagissantes !




Je remercie chaleureusement Elisabetta Scantamburlo, l’autrice de Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourdhui, ainsi que son éditeur NuiNui pour leur aimable autorisation d’utiliser les pages du livre afin d’illustrer l’article.

Je remercie également Olivier Fallaix pour ses précieuses informations.




Table des matières

1.Introduction
2.Partie historique : présentation de la société féodale d’Edo, du monde de l’ukiyo et de la prostitution dans le Japon (h)édoniste
3.Petite histoire du cinéma d’animation érotique japonais et analyse de The Sensualist
4.Conclusion




Outre les œuvres déjà citées dans l’article, voici quelques suggestions pour celles et ceux qui désireraient aller plus loin :

Films :

L’homme qui ne vécut que pour aimer, (Kôshoku ichidai otoko), 1961, Yasuzô Masamura. Il s’agit d’une autre adaptation du livre de Saikaku. J’aurais pu en parler dans l’article, mais j’ai préféré me consacrer à une restitution du contexte et parler d’œuvres différentes qui évoquaient des univers proches de The Sensualist pour créer un maillage plus large. Le film de Masamura est très différent de celui de Yukio Abe. Il adapte plusieurs chapitres de la vie de Yonosuke dans un film qui ressemble à une suite picaresque de sktechs. Masumura rajoute même des éléments qui ne sont pas dans le livre. Il s’agit bien plus d’une comédie noire et critique de l’époque que d’un film érotique. Sans être le meilleur de film de Masamura, il est très recommandable et apportera une vision différente de l’œuvre de Saikaku.
Ukiyo-e Cruel Story, (Ukiyoe Zankoku Monogatari) 1968, Tetsuji Takechi
La Vie d’une courtisane, (Asaki yumemishi) 1974, Akio Jissôji
Utamaro’s World, (Utamaro: Yume to shiriseba)1977, Akio Jissôgi
Edo Porn, (Hokusai manga), 1981, Kaneto Shindô
Yohkiroh, le royaume des geishas, (Yohkiroh) 1983, Hideo Gosha
La Maison des geishas, (Omocha), 1999, Kinji Fukasaku

Animation :

Mononoke, 2007, série animée réalisée par Kenji Nakamura. Superbe série animée se déroulant dans une époque Edo fantastique qui ne fait pas que s’inspirer du monde des estampes : l’univers entier est construit comme une estampe. En un sens, il va beaucoup plus loin que The Sensualist, tout est hyper stylisé et chargé ! Il existe également deux longs-métrages d’animation qui font suite à la série. Le premier est sorti en 2024, le deuxième en 2025 et un troisième doit suivre dans le courant de l’année 2026.
Miss Hokusai, (Sarusuberi Miss Hokusai), 2015, Keiichi Hara. Très bon film consacré à la fille d’Hokusai.

Mangas :

Hokusai, 1987, Shôtarô Ishinomori
-Utamaro (Mugen Utamaro), 2010, Gô Nagai
Colette – Mémoires d’une maison close (Bikachou Shinshi Kaikoroku), 2013, Moyoco Anno
Le Voleur d’estampes, 2015, Camille Moulin-Dupré. Superbe manga français qui s’inspire de l’estampe pour créer une histoire onirique dans le Japon de la fin du XIXe siècle.
Shunga – La peur d’aimer, 2020, Katsukazan

Une autre présentation du film : https://japon.canalblog.com/archives/2022/01/26/39321263.html

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