The Sensualist : estampe animée de la culture érotique d’Edo
I. La société féodale d’Edo : une période de changement social
La pax Tokugawa propulse le Japon dans une nouvelle période historique, l’époque d’Edo. Sous l’impulsion du clan Tokugawa, une société de « paix » voit le jour. Construite sur un système féodal, elle est régie par la caste des guerriers : les fameux samouraïs. Or, pendant la période Edo qui court de 1603 à 1868, une culture particulière va se développer, celle de l’ukiyo. Sous l’effet d’une migration importante vers les villes (notamment de samouraïs déchus) la société va peu à peu s’urbaniser autour de grands centres comme Edo la nouvelle capitale, Osaka et Kyôto, l’ancienne capitale. Le fait est que les samouraïs perdront peu à peu leur raison d’être (la guerre) et leurs valeurs (loyauté, courage, virilité, sacrifice), encore très fortes au début de l’époque Edo, vont peu à peu péricliter. Le bushido (la voie du guerrier) était déjà peu partagé par le reste de la population, mais plus la période avancera plus il semblera obsolète. Les samouraïs désœuvrés doivent apprendre à vivre autrement : certains deviendront artisans, artistes ou encore patrons de maisons closes. C’est ainsi qu’ils s’installeront au pied des châteaux et seront accompagnés par une foule de petits travailleurs. La paix aidant, l’urbanisation se développe, les routes et l’économie aussi. Les marchands, bons derniers dans la hiérarchie sociale des Tokugawa, vont peu à peu s’enrichir et devenir plus riches que les seigneurs (daimyô). Bien qu’ils n’exercent aucun pouvoir politique, ce que le shogun se permettra de leur rappeler de temps en temps, ils sont devenus incontournables dans le Japon d’Edo. L’administration shogunale devra parfois traiter avec eux quand les caisses seront dans le rouge en leur octroyant des monopoles.

Cependant, cette richesse accumulée sera mal perçue par le shogunat Tokugawa car elle serait une sorte de déshonneur pour les guerriers. L’État prendra donc des mesures pour interdire aux marchands et autres hommes d’affaires d’afficher ostensiblement leur richesse. Déshonneur, mais surtout décadence, déchéance d’une société qui, d’après le gouvernement, est de plus en plus immorale.
La morale de cette société néoconfucéenne doit prévaloir et l’ordre hiérarchique aussi. Pourtant, l’État est en partie responsable des changements qui s’immiscent progressivement. Les samouraïs deviennent peu à peu des fantômes du passé et leur fonction guerrière s’estompe. On finira même par avoir du mépris pour eux. Derechef, le gouvernement Tokugawa n’aura de cesse de fragiliser le pays et de monter les groupes les uns contre les autres. Par exemple, la mesure prise en 1635 obligeant les seigneurs à une résidence alternée d’un an sur deux à Edo (sankin-kôtai) est un gouffre financier pour ces derniers. Ils doivent à la fois financer leur demeure à la capitale mais aussi entretenir leurs possessions en province. Le but est simplement d’affaiblir les puissants clans afin d’éviter toute tentative de rébellion et de concentration des richesses. En outre, leur famille devait rester à Edo, ce qui constitue une prise d’otages, donc un moyen de pression. De plus, les daimyô devaient voyager en grande pompe pour assumer leur statut et dépensaient des sommes importantes pour rivaliser les uns avec les autres. Ils se retrouvaient à ne plus pouvoir faire face et devaient, logiquement, se séparer de nombre de samouraïs qui se retrouvaient désœuvrés. Pire, ils commençaient à contracter des dettes en empruntant aux marchands, qui eux, possédaient des liquidités. De fil en aiguille, les puissants de ce monde se retrouvèrent fragilisés, non sans éprouver de honte. Le pouvoir eut beau rester entre les mains des guerriers, la richesse, elle, changera de main progressivement. Le tournant principal arrivera lors de l’incendie d’Edo en 1657 faisant au moins 100 000 morts et des dégâts matériels colossaux. Les seigneurs devront alors reconstruire leurs propriétés et certains marchands possédaient beaucoup de bois… ce qui les enrichira encore plus et appauvrira davantage les nobles.
Ces mesures et évènements eurent pour conséquence un peuplement rapide d’Edo qui, à l’aube du XVIIIe siècle, atteindra le million d’habitants, 400 000 pour Kyôto et Osaka. Elles auront également pour effet d’accroître le nombre d’hommes célibataires de manière drastique.
Pendant que la société guerrière s’estompe, la société urbaine se développe avec des besoins liés à une nouvelle culture. De plus, les marchands, méprisés par l’État, restent en bas de l’échelle. Les samouraïs déchus, de plus en plus nombreux, font monter les compteurs de la population urbaine masculine. Il faut bien occuper ces hommes… Or, la société de l’époque Edo est une société du plaisir. Si on interdit aux marchands d’étaler leur richesse, il leur faut donc faire autrement : la dépenser. C’est ainsi que va naître une nouvelle culture liée à la consommation du plaisir.
II. Le monde de l’ukiyo
L’État est donc en partie responsable d’une situation qu’il déplore par ailleurs. Bâtie sur une idéologie dans laquelle beaucoup ne se reconnaissent pas, la société d’Edo va développer une culture urbaine singulière, celle de l’ukiyo, une culture du plaisir, de l’instant présent. La littérature morale appréciée par la haute société, de même que les grandes écoles de peinture comme l’école Kano, qui servait le shogunat et les seigneurs, n’intéressent que sommairement les couches plus populaires de la population et la nouvelle bourgeoisie. Il faut un art et une culture qui présentent la vie telle qu’elles la voient. Au théâtre nô, on opposera le kabuki plus populaire, coloré et provocateur. La même chose arrivera avec la peinture classique, peu accessible et onéreuse. La population a besoin d’une culture à elle. Celle-ci sera symbolisée et immortalisée par les fameuses estampes, la nouvelle peinture à la mode. Moronobu Hishikawa (1618-1694) est le pilier de ce renouveau. Le peintre est considéré comme le fondateur de l’ukiyo mais aussi des shunga (estampes érotiques). Il adapte les techniques traditionnelles de peinture à la xylographie3. Moronobu est le premier à dessiner et éditer des estampes en feuilles séparées plus simples à vendre. Il contribue ainsi à la diffusion des estampes. Avec le temps et le perfectionnement des techniques, les peintres vont pouvoir créer des estampes de bonne qualité et en couleurs, pour un coût raisonnable et en grande quantité. Mais que racontent ces estampes ? La vie quotidienne. Elles représentent principalement des portraits de jolies femmes, des acteurs de kabuki, des paysages, et surtout des courtisanes. Voici ce que rapporte le livre Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourd’hui à propos de l’ukiyo :
À l’origine, ukiyo est un terme bouddhiste désignant le « monde de la souffrance ». La culture du chōnin, cependant, remplace le premier caractère en lui attribuant le sens de « monde flottant ». Ce même monde, que la religion considère comme transitoire et donc source de souffrance, est aimé par la nouvelle bourgeoisie précisément parce qu’il est éphémère et donc à vivre dans la pleine jouissance de chaque instant. Les œuvres d’art produites dans ce contexte, les « images du monde flottant » (ukiyo-e), sont la célébration d’un monde et d’une vie à savourer jusqu’au bout. Ce sont les plaisirs fugaces de la vie quotidienne qui sont dépeints dans ces images : les belles femmes, le théâtre et ses acteurs, la mode, les fêtes, l’amour clandestin et mercenaire, et les lieux à visiter4.

Le monde de l’ukiyo est ainsi à la fois un état d’esprit et un lieu réel. Asai Ryôi (1612-1691) décrit cet état mental dans ses Contes du monde flottant (Ukiyo monogatari, 1660 env.) :
Ne vivre que le moment présent, tourner toute notre attention vers les plaisirs de la lune, de la neige, des fleurs de cerisiers et des feuilles d’érable ; chanter des chansons, boire du vin, s’amuser tout simplement en flottant, en flottant ; ne pas se soucier de la pauvreté qui nous regarde en face, refuser de se sentir découragé, telle une citrouille qui flotte sur le courant de la rivière : c’est ce que nous appelons le monde flottant5.
Qui mieux que la courtisane, ce corps à la dérive, peut symboliser ce monde flottant ?

La courtisane et la culture du désir vont devenir des éléments fondamentaux de l’époque Edo. Une société du plaisir qui atteindra, sous l’ère Genroku, située sous le règne de Tsunayoshi (1680-1709), son apogée. On parlera alors de « Culture de l’ère Genroku », (précisément entre 1688 et 1704). Le XVIIe siècle est considéré comme l’âge d’or de la courtisanerie.
Le sexe, au Japon, n’était pas considéré comme immoral. Il n’était pas non plus frappé de la malédiction du péché, cher au christianisme. Cela changera radicalement à l’ère Meiji (1868-1912), qui n’aura de cesse de vouloir gommer des pratiques jugées indécentes, voire obscènes, par les Occidentaux. Mais à l’époque d’Edo, le sexe et la nudité allaient de soi. L’homosexualité était bien vue, même revendiquée pour la virilité des samouraïs, qui étaient de « vrais hommes », et en association étroite avec les acteurs de kabuki. L’amour des femmes étant considéré comme un signe de faiblesse, sauf dans le cadre du plaisir sexuel avec une courtisane. C’est là une grande différence avec l’Europe de la même époque, où l’Église dénonçait les relations charnelles entre hommes comme un péché. Dans The Sensualist, Yonosuke, lui, ne fait aucune distinction entre hommes et femmes.



On côtoie naturellement la nudité dans les bains publics, autre activité qui choquera certains observateurs occidentaux. Le sexe est très libre, même la masturbation féminine est encouragée comme le montre les estampes, et en particulier les shunga.

Une part non négligeable de la production des estampes était dédiée à l’érotisme. « Le mot shunga dérive du mot chinois chungong hua (« images du palais du printemps »), qui désigne en Chine des illustrations de relations sexuelles entre hommes et femmes6. » Ces estampes avaient différents noms comme warai-e (images plaisantes). Warai désigne quelque chose de drôle et de sexuel à la fois. La dimension comique était une caractéristique importante des shunga. Les organes génitaux n’étaient pas censurés comme aujourd’hui dans les animés ou dans les films pornographiques japonais. Au contraire, ils étaient volontairement exagérés. Cela avait pour effet d’accentuer la dimension surréaliste des scènes et également d’attirer l’attention du public sur l’activité sexuelle. Les positions étaient, elles aussi, parfois improbables.

Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourdhui © NuiNui SA 2022, p. 42-43.

Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourdhui © NuiNui SA 2022, p. 92-93.

Toutes sortes de thèmes étaient développés dans les shunga : le voyeurisme (présent dans The Sensualist), le sexe en présence d’un membre de la famille, les animaux (nos amis les poulpes), les étrangers, l’homosexualité, la violence (en particulier vers la fin de l’époque Edo, délaissant la vocation délassante des débuts) … On l’aura compris, les shunga étaient avant tout des images à fantasmes. L’estampe, cet art populaire, doit à l’érotisme. Des shunga seront d’ailleurs créées par les grands maîtres de l’ukiyo-e comme Hokusai, Kitagawa Utamaro (1753-1806) et Yoshitoshi Tsukioka (1839-1892) considéré comme le dernier grand maître de l’ukiyo-e et créateur d’un sous genre dans la dernière partie du régime d’Edo : les muzan-e (images atroces) caractérisées par une grande violence et des illustrations parfois très morbides. Somme toute, à l’image d’une société « violée » par les puissances occidentales, forcée de s’ouvrir pour raisons commerciales. On le devine, la remise en cause de tout un monde était alors en train de s’installer dans les pensées, l’art avait donc dû servir de miroir à cet état d’esprit.
Les shunga ont le mérite d’être représentatives de la grande liberté sexuelle qui régnait au Japon. Les artistes s’inspiraient par ailleurs beaucoup des célèbres résidentes du quartier des courtisanes de Yoshiwara.
III. La prostitution : pierre angulaire de la nouvelle culture (h)édoniste
La prostitution dans les quartiers de plaisirs fermés était une clef de voûte de la culture du monde flottant dont Yoshiwara était l’épicentre. Environ 25 d’entre eux fleurirent à l’époque. Les plus connus étaient Shimabara de Kyôto, Shinmachi d’Osaka et Maruyama de Nagasaki. Le plus important d’entre eux, celui qui brilla le plus longtemps était celui de Yoshiwara d’Edo. La prostitution n’avait rien de neuf au Japon. Ce qui changea en revanche, c’est la volonté du pouvoir de parquer les prostituées dans des quartiers ceints de murailles et de fossés, afin de mieux contrôler le marché et ses activités.

Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourdhui © NuiNui SA 2022, p. 7.

Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourdhui © NuiNui SA 2022, p. 26.
Toutefois, le processus s’était enclenché avant. En 1530, le gouvernement, en mal d’argent, souhaite faire payer une taxe aux prostituées, en échange de quoi, elles sont reconnues officiellement tout en payant un impôt annuel. C’est le début de l’institutionnalisation de la prostitution et de la mise en place progressive des quartiers de plaisir. Entre 1521 et 1546, le shogunat créa un bureau de la Prostitution. Lorsque Hideyoshi Toyotomi (1537-1598) devint maître du pays, il choisit Osaka comme siège de son château. En 1589, un de ses vassaux obtint l’autorisation de créer un quartier de lupanars, le premier du pays et le prototype du célèbre Yoshiwara.
Le quartier de Yoshiwara fut créé officiellement en 1617 ; l’année d’après, la prostitution fut déclarée illégale en dehors des quartiers réservés. Cette mise en place de quartiers officiels est en réalité la volonté du gouvernement de reprendre la main sur la prostitution illégale florissante.
C’est pourquoi, l’État négocia en 1617 avec un chef de la pègre, Shôji Jin’emon, la mise en place d’un véritable règlement des quartiers de plaisir à Edo. Cet homme, ancien samouraï devenu ronin (samouraï exclu de la société) en 1590, s’était reconverti en tenancier d’auberge et en souteneur, en mac donc. Il fut chargé par le shogunat de mettre sur pied un nouveau système fondé sur le contrôle et l’enfermement des filles. Il se vit confier, pour lui et ses descendants la gestion du quartier. On voit ici toute l’ironie de la politique des Tokugawa. Cette caste de guerriers qui se gargarisait de son code moral au-dessus de toutes les autres conditions sociales, tombait ironiquement dans l’immoralité en devenant fournisseuse officielle de plaisirs sexuels. Par ailleurs, le cas de Shôji Jin’emon ne devait pas être isolé. Après l’incendie de 1656, un nouveau Yoshiwara fut déplacé et reconstruit, cette fois à l’extérieur de la cité d’Edo où il demeurera actif jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi contre la prostitution en 1958.
L’endroit était une belle prison à ciel ouvert. « Il comptait plus de 200 établissements. L’ensemble était clos par une enceinte d’environ 330 mètres sur 220 qui surplombait des douves larges de 9 mètres […]7. » Le quartier était ouvert jour et nuit, à tel point que Yoshiwara fut appelé métaphoriquement le « château sans nuit ». Ironiquement, il existait à Edo deux châteaux fermés, l’un était celui du shogun, l’autre, Yoshiwara. Tout les oppose. L’un était le symbole du pouvoir féodal avec sa hiérarchie, tandis que Yoshiwara était celui d’une nouvelle société où toutes les couches sociales pouvaient se côtoyer. Pour le pouvoir, l’immoralité était là : dans le fait qu’à Yoshiwara et les autres quartiers de plaisir, les conventions de la société guerrière ne s’appliquaient pas. L’un des éléments les plus marquants de cette absence de distinction était certainement l’interdiction pour les samouraïs de porter leurs armes au sein du quartier, un symbole fort de cette nouvelle société urbaine où le rang ne se fait plus selon la condition mais selon l’argent. Dans une sorte de société à l’envers, le commis et le marchand devenaient l’égal du samouraï. On raconte que l’interdiction du port du sabre était également une prévention pour empêcher les courtisanes de se suicider…

Le quartier devint bientôt un poumon économique et un lieu incontournable. Le nombre de prostituées augmentait proportionnellement à la population urbaine. On dénombrait moins d’un millier de prostituées en 1642 contre plus de 7000 un siècle plus tard, tandis que la population d’Edo atteindra le million d’âmes au début du XVIIIe siècle. Yoshiwara devint une sorte de symbole de contreculture dans laquelle piochaient allégrement auteurs de kabuki, écrivains ou peintres de l’estampe. « Il s’y forgea surtout une esthétique élaborée du plaisir qui en fit bien plus qu’un simple espace de l’amour vénal : un haut lieu de l’imaginaire […]8. » La précarité des courtisanes enfermées devint métaphoriquement le symbole de la condition du monde flottant, un monde de douleurs pour le bouddhisme comme on l’a vu plus haut, devenu un monde du plaisir fugace et impermanent. Yoshiwara était un monde aux couleurs chatoyantes. Des défilés de célèbres courtisanes vêtues de kimonos de brocarts et de soies en passant par les spectacles nocturnes de cerisiers au printemps et l’illumination des lanternes en été, tout était propre à éveiller le moindre fantasme.
Au-delà de ce rêve apparent où toutes les conditions pouvaient se côtoyer, il n’en demeure pas moins que Yoshiwara et les autres quartiers de plaisir évoluaient dans un monde strictement hiérarchisé : l’univers impitoyable et sordide des courtisanes comme nous le rappellent Tomu Uchida avec Meurtre à Yoshiwara (1960) et Hideo Gosha avec Tokyo Bordello (1987).
Il y avait deux sortes d’établissements à Yoshiwara : les keiseiya et les ageya. Les filles habitaient dans les keiseiya (le mot keisei est un mot d’origine chinoise désignant une prostituée de haut rang). Quant aux filles de rang ordinaire, elles étaient exposées telles des bêtes curieuses à travers des claies de bois et le client pouvait venir les voir et même leur parler.





Les maisons de courtisanes étaient également ce qu’on appelait les « maisons vertes ». L’univers des courtisanes était divisé en huit rangs avec ses codes et son étiquette. La tayû (voir note de bas de page 2) était la courtisane la plus recherchée et la plus chère.




S’offrir les services d’une tayû était onéreux et dépendait d’un protocole strict. Le client qui en avait les moyens devait se rendre d’abord dans une ageya (maison de rendez-vous). Celle-ci devait vérifier la fiabilité du client et seulement après commençait la longue procédure. Après quoi, la tayû se rendait à l’ageya en cortège où se tenaient les dispendieuses festivités. Lorsque dans le film la tayû Komurasaki se rend à l’ageya, elle est accompagnée par un cortège important de personnages, ce qui était réellement le cas. En plus des deux kamuro (des petites filles qui servaient les courtisanes avant d’en devenir elles-mêmes), une foule de personnages la suit pour donner à son déplacement des allures de défilé.
Il ne fallait pas moins de trois rendez-vous au client avant de parvenir à ses fins. Au fur et à mesure de ces rencontres, la tayû se livrait un peu plus à chaque fois et pouvait engager la conversation. Un protocole mis en place pour prouver l’ardeur du client et lui soutirer le plus d’argent possible.
Les tayû représentaient l’idéal féminin de l’époque. Belles, mais aussi très cultivées, (parfois davantage que les femmes de l’aristocratie), elles connaissaient les grands classiques littéraires comme Le Dit du Genji ou le Conte du coupeur de bambous. Elles maitrisaient, en plus de l’art érotique, celui de la conversation, savaient jouer de la musique, chanter, faire de la poésie, de la calligraphie, l’art floral ou encore le thé. De célèbres poètes venaient enseigner la poésie pour éduquer les jeunes tayû en formation comme Takarai Shikaku (1661-1707). Elles étaient de vraies princesses (l’espace de quelques années) et pouvaient même refuser des clients. Les tayû « étaient comme les descendantes des shirabyôshi, ces courtisanes de luxe des temps anciens et médiévaux qui se rendaient dans les demeures des nobles, parfois même au palais impérial, pour y chanter et danser9 ».
Le monde flottant d’Edo désigne un style (littéraire, iconographique) et renvoie à un univers matériel, celui des quartiers de plaisir. Les courtisanes de haut vol furent tellement célèbres qu’elles nourrirent l’art, à commencer par Saikaku lui-même. D’ailleurs, en plus de Komurasaki, d’autres grandes courtisanes réelles sont citées dans L’Homme qui ne vécut que pour aimer. Elles inspirèrent aussi « […] le dramaturge Chikamatsu Monzaemon (1653-1725) qui, dans ses pièces pour théâtre de poupées, sut mettre en scène l’amour impossible entre une courtisane, aux mains de son patron, et un client trop désargenté pour la racheter10 ». Les histoires d’amour entre courtisanes et leurs clients faisaient le délice du théâtre et de la littérature qui les reprenaient à l’envie. Bien que dans la réalité ces drames amoureux étaient moins nombreux que ne le laisse penser l’art. Les courtisanes et leur univers devinrent si incontournables que l’auteur Fujimoto Kizan en fit une sorte de « voie » :
À la fin du 17e siècle, le monde du plaisir suscita même une « somme » encyclopédique, Shikidô ookagami (Le Grand Miroir de la Voie de l’amour), dans laquelle l’auteur, Fujimoto Kizan (disparu en 1704), éleva la fréquentation des quartiers réservés au rang d’une sorte de « voie ». L’auteur voyagea beaucoup de par le pays, décrivant les quartiers, les mœurs, les maisons et les filles, ainsi que les histoires plus ou moins légendaires les concernant, un monde soumis à la frivolité, à la mode, à la fluctuation des désirs et au divertissement. […] Le Grand miroir de la Voie de l’amour inspira aussi par la suite toute une série de guides imprimés qui permettent une reconstitution assez précise des pratiques. À partir du début du 18e siècle, les patrons de Yoshiwara firent éditer deux fois par an, au printemps et à l’automne, des catalogues (saiken) fort détaillés avec le nom des établissements, les filles y travaillant, leur âge, leur prix… À peine édités, ces guides s’arrachaient. Ces ouvrages plus ou moins illustrés selon les genres et les prix avaient un caractère à la fois informatif et publicitaire : attirer la clientèle et faire fantasmer11…
Pour ceux qui n’avaient les moyens ni de s’offrir une nuit avec la courtisane de leurs rêves, ni ces catalogues, il restait toujours les estampes bon marché, à même de leur apporter une légère, mais réelle, satisfaction. Comme le montre le film Sakuran (2007) de Mika Ninagawa, dès qu’une nouvelle courtisane devenait la coqueluche du quartier, les estampes à son effigie s’arrachaient :


Créatures de rêves, prostituées pour le plaisir des hommes :
Ces femmes avaient une telle réputation qu’elles n’étaient pas seulement un objet de fantasme pour les hommes. Les femmes d’Edo, celles des classes aisées du moins, avaient tendance à suivre la mode et les manières des grandes courtisanes des quartiers réservés qui donnaient le ton à leur époque. Elles incarnaient le summum du désir érotique, au point que certaines femmes honorables en quête de mari ou souhaitant attirer l’attention de celui-ci pouvaient chercher à imiter des attitudes des dames galantes au grand dam de nombreux moralistes. Aux yeux de leurs contemporains, femmes et hommes, les grandes courtisanes étaient la féminité incarnée12[…]
Les quartiers de plaisir furent certes un univers d’amour vénal, mais les pulsions sexuelles y étaient sublimées dans le raffinement des manières. L’amour charnel ne se laisse pas réduire au désir, et la sensualité y paraît bien fruste si elle est dépourvue de stylistique. Une esthétique de la volupté transparaît dans un code de la galanterie avec son décorum, son protocole, ses rites, son répertoire érotique et ses métaphores de l’amour13.
C’est le reflet de ce monde flottant, avec ses femmes fantasmes, mythifiées, immortalisées par le désir, que nous fait miroiter Saikaku dans son histoire de L’Homme qui ne vécut que pour aimer et retranscrit avec justesse dans son adaptation : The Sensualist.
Tables des matières
1.Introduction
2.Partie historique : présentation de la société féodale d’Edo, du monde de l’ukiyo et de la prostitution dans le Japon (h)édoniste
3.Petite histoire du cinéma d’animation érotique japonais et analyse de The Sensualist
4.Conclusion
Notes
- Gérard SIARY « Introduction », L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2001. ↩︎
- Il faut ici parler d’un point important d’incohérence dans la traduction du film qui est peut-être voulu ; dans le cas contraire, c’est une erreur. Komurasaki est une tayû. Or, dans les sous-titres français que j’ai trouvés, elle est présentée comme une geisha. À l’oreille, on peut entendre que Komurasaki est bien appelée tayû. De plus, au regard de l’époque historique, il est impossible que ce soit une geisha. Enfin, dans le livre de Saikaku, elle a bel et bien le statut de tayû.
« Le mot tayû désignait un titre s’appliquant à la noblesse de haut parage. À l’époque Muromachi [1336-1576], les maîtres de divers arts portèrent aussi ce titre et, après eux, les acteurs. Comme les courtisanes parurent sur les scènes de nô et de kabuki, au début du moins, on les désigna de même. La tayû se retrouva au sommet de l’échelle hiérarchique de courtisanes […] Au temps de leur splendeur, elles étaient si convoitées qu’elles pouvaient choisir elles-mêmes leurs clients. » (Gérard SIARY, « Introduction », L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2001.)
C’est ainsi qu’au XVIIe siècle, le mot tayû finit par désigner les courtisanes de haut rang. Peu à peu, elles seront remplacées par des oiran (moins cultivées) et des geishas vers le milieu du XVIIIe siècle, avant de disparaître à la fin de ce dernier.
Pour ce qui s’agit de notre problématique :
« Dans le monde de la galanterie, les geisha étaient des hommes, apparus au 17e siècle dans les établissements de Yoshiwara pour distraire les clients avant l’arrivée des courtisanes de haut rang. Puis, progressivement, des femmes geishas, onna geisha, supplantèrent en nombre leurs homologues masculins. Précédé du mot onna (femme), le terme désignait au milieu du 18e siècle ces femmes qui, sans se prostituer, gratifiaient (moyennant finance) leurs clients masculins de leur présence et de leur conversation, et les distrayaient en chantant et en dansant. Peu à peu, la demande pour les femmes geishas augmentant, le terme finit par ne plus désigner que des femmes. En principe, les nouvelles geishas ne devaient en rien apparaître comme des concurrentes des grandes courtisanes mais, peu à peu, elles devinrent discrètement partie prenante du commerce du sexe : artistes accomplies (en musique, chant, danse), elles vendaient leur art et certaines, à l’occasion, leur corps. Ce faisant, elles renouaient avec les dames galantes des temps anciens dont la réputation était bel et bien liée à leurs talents de danseuse, de chanteuse ou de musicienne. » (Philippe PONS, Pierre-François SOUYRI, L’esprit de plaisir – Une histoire de la sexualité et de l’érotisme au Japon (17e-20e siècle), Éditions Payot & Rivages, 2020, p. 197.)
Les femmes geishas n’apparaissent donc qu’au XVIIIe siècle. Je soupçonnais alors le traducteur d’avoir choisi le terme geisha, plus connu chez nous, pour identifier plus facilement le statut de Komurasaki. Je serais d’ailleurs curieux de voir la version française du film pour comparer. Néanmoins, une autre information me fait douter du choix volontaire, faux, mais compréhensif de cette traduction.
Dans leur livre The Anime Encyclopedia, Helen McCarthy et Jonathan Clemens écrivent dans le paragraphe EROTICA AND PORNOGRAPHY (p. 181) à propos de The Sensualist :
« Its polar opposite was Yukio Abe’s THE SENSUALIST (1990), a masterpiece of old-world geisha charm and symbolic eroticism, based on Saikaku Ihara’s 17th-century novel, The Life of an Amorous Man. »
Ils disent explicitement à propos de The Sensualist qu’il est « un chef-d’œuvre du charme des geishas d’antan et de l’érotisme symbolique. » Là, ce n’est pas un choix de traduction compréhensible, c’est une erreur ou un malentendu. Komurasaki est une tayû, non une geisha. On retrouve cette assertion ailleurs. La fiche d’Animeka et celle de Planete Jeunesse présentent également, dans leur résumé du film, Komurasaki comme une geisha. Il en va de même pour le magazine AnimeLand. Toujours est-il que c’est une confusion qu’il était important de rappeler afin d’apprécier au mieux l’histoire dans son contexte.
Pour finir sur le personnage de Komurasaki, elle a réellement existé : « Son nom apparaît dans les guides de courtisanes, de 1674 à 1681. […] elle devint une grande figure de la courtisanerie. » « Répertoire », L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2001. ↩︎ - La xylographie est un procédé de reproduction multiple d’une image sur un support plat, papier ou tissu, en utilisant la technique de la gravure sur bois, ou xylogravure, comme empreinte pouvant être reproduite par impression, à meilleur prix que le travail réalisé à la main par des copistes. (source Wikipédia). La xylographie permettait d’imprimer plusieurs fois le même dessin et donc de contrôler les prix de vente. ↩︎
- Elisabetta SCANTAMBURLO, Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourd’hui, NuiNui SA, 2022, p. 26. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. p. 14. ↩︎
- Philippe PONS, Pierre-François SOUYRI, L’esprit de plaisir – Une histoire de la sexualité et de l’érotisme au Japon (17e-20e siècle), Editions Payot & Rivages, 2020, p. 150. ↩︎
- Ibid. p. 153. ↩︎
- Ibid. p. 163. ↩︎
- Ibid. p. 165 ↩︎
- Ibid. p. 157. ↩︎
- Ibid. p.171. ↩︎
- Ibid. p. 160. ↩︎
- L’original video animation désigne des productions d’animation japonaises qui sortaient directement sur support physique. Un nouveau marché s’est créé grâce au support vidéo et le premier OVA sort en 1983. Le support vidéo permettait en outre d’éviter la censure du marché télévisuel et de viser des publics différents. ↩︎
- Désigne une catégorie de mangas et d’anime qui présentent du contenu à connotation sexuelle, le plus souvent pour créer un effet comique. Le fan service est une caractéristique récurrente du genre. Le ecchi ne présente pas de rapports sexuels mais en joue, contrairement au hentai, plus direct. ↩︎
- Désigne la production érotique et pornographique dans les anime, mangas et jeux vidéo. À la différence du ecchi, il exploite les relations sexuelles. ↩︎
- Matthieu PINON, Philippe BUNEL, Un siècle d’animation japonaise, Ynnis Éditions, 2017, p. 98. ↩︎
- Elisabetta SCANTAMBURLO, Shunga – Images du désir dans l’art érotique du Japon d’hier et d’aujourd’hui, NuiNui SA, 2022, p. 295. ↩︎
- L’Homme qui ne vécut que pour aimer, Saikaku, Éditions Philippe Picquier, 2009. ↩︎
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