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Alexandre Rou : le conteur du cinéma soviétique

Un cadeau précieux (1956), Драгоценный подарок

Encore un film à part dans la carrière du réalisateur, Un cadeau précieux (1956) est avant tout une comédie légère et sans prétention.

Karp Trofimovich Sidorenko, un vieux monsieur sympathique décide de fêter son anniversaire en invitant des amis à une partie de pêche. N’imaginez pas une bande de trois ou quatre amis, là on parle de toute une cargaison. Son neveu, Sasha, arrive le même jour avec une surprise de taille : un énorme brochet vivant. Il décide, avec les deux enfants de Karp, Masha et Petya, de le rejoindre afin d’attacher le brochet à son hameçon pour une surprise. Évidemment, tout ne se passera comme prévu…



Le pitch est taillé pour une intrigue divertissante. Et de fait, Un cadeau précieux se suit sans déplaisir. Une fois encore nous ne sommes plus dans l’esprit des contes, le contexte est réaliste. Le film possède cette atmosphère particulière des films soviétiques légers dans lesquels dirait-ont les soucis du réel disparaissent. Tout est fait pour dorloter, distraire, faire passer un bon moment. Les acteurs ont cet indéfectible sourire heureux, presque béat. Il faut rajouter en outre que le film se rapproche d’une comédie musicale bien qu’il n’ait que peu de chansons. Le but de ce type de film était, en URSS, de vendre une fausse réalité souriante née avec le réalisme socialiste des années 1930. Des films comme Joyeux Garçons (1934) ou Les Cosaques du Kouban (1950) montraient une Union soviétique où il fait bon vivre et où les jours chantent avant les lendemains. Ne peut-on en dire autant des comédies musicales américaines ?

Toujours est-il qu’Un cadeau précieux, même sans sous-titres, imprime effectivement une bonne humeur dont il est agréable de s’imprégner. Le fond, bien que peu épais, fait également l’intérêt du film, il n’y a pas d’enjeux et c’est très bien. Seul compte de savoir si Karp aura enfin son brochet. Sasha, Masha et Petya se rendent donc à la campagne.

Pendant ce temps-là, deux épouses bien bourgeoises se retrouvent ensemble pour manger et échanger leurs états d’âmes. Une scène propice à certains clichés. Elles finissent par lâcher des larmes de crocodiles tout en faisant un sort à une pauvre boîte de chocolat. Elles semblent imaginer (j’interprète) que leurs maris se sont en fait arrangés pour partir entre hommes, non pour une partie de pêche, mais pour une sauterie avec des filles plus jeunes sans rien dire à leurs adorables épouses. Une supposition, qui, au vu de l’enchaînement des événements semble logique. Voilà qu’elles se mettent bille en tête de partir à leur recherche pour les espionner. Les hommes ne peuvent jamais avoir la paix, mon Dieu…

Arrêtons-nous un instant sur ces deux femmes. Je l’ai dit plus haut, les comédies légères et musicales aiment vendre un mode de vie soviétique sain et à la pointe du progrès. Ainsi, elles sont particulièrement bien habillées, maquillées, et surtout, couvertes de bijoux. Quant à leur intérieur, il n’est pas à plaindre non plus : une ménagère et le symbole de la modernité : une télévision ! Objet que l’on aperçoit également chez Karp. Question marqueur social cela se pose là ! Les ménages qui possédaient la « tétine de verre » comme disait l’écrivain Harlan Ellisson devaient être rares dans les années 1950. Cette débauche de luxe contribue à amplifier le ridicule des deux femmes, ce qui est voulu. En effet, elles surjouent, et leur chagrin est avant tout une affaire de comédie de mœurs qui jouent sur les clichés hommes/femmes. D’ailleurs, leur arrivée sur les lieux du crime est dans la même veine 😊.



Elles débarquent en tenue de ville, avec talons, bijoux… Il faut les voir s’embourber dans les marécages avec leurs petits escarpins, faire sécher leurs bas aux branchages et se remaquiller. Il faut également savourer comment l’une d’entre elles se permet de donner des leçons à un des pêcheurs et constater le résultat. Mais, après tout, ont-elles vraiment tort ?




Depuis le temps, le trio de jeunes a enfin réussi à accrocher le brochet à l’hameçon tant désiré, mais pas le bon… Il se trouve que l’heureux propriétaire du brochet n’est autre que le mari d’une des deux mégères. Alors, Masha, en joli maillot de bain d’époque, monte dans la barque du monsieur pour tenter de lui faire relâcher le poisson qu’elle souhaite voir au bout de la ligne de son père. Les commères ne ratent pas la scène qui provoque évidemment un joli quiproquo. Elles vont l’interpréter dans le mauvais sens, nous gratifiant au passage d’une autre séance de larmes que seules les femmes peuvent nous imposer.



Au final, tout est bien qui finit bien !

L’histoire est donc très légère et bénéficie d’une mise en scène soignée et bien pensée, puisque même sans sous-titres, on comprend l’enjeu de chaque scène. Rou montre qu’il est à l’aise pour filmer d’autres sujets que le fantastique ou le conte. Ne nous y trompons pas, Alexandre Rou était un bon réalisateur. Spécialisé dans le conte il est vrai, mais avant tout un vrai auteur de cinéma populaire comme on l’aime. Après, le cinéma russe possède ses spécificités culturelles. Il est toujours frappant de constater à quel point les sourires peuvent être béats, voire niais, comme les personnages de contes, les héros ou les bogatyrs. Cela relève encore l’aspect intemporel de ces films où il semble toujours faire bon vivre. On éprouve (en tout cas moi) un sentiment nostalgique devant cette douceur de vivre, émanant d’un âge d’or qui n’a jamais vraiment existé. Mais, après tout, nous ne demandons pas au cinéma d’être réaliste mais de véhiculer des sentiments, des idées, de nous ouvrir une fenêtre sur un monde plus beau. Et ma foi, cette partie de pêche, ben donnerait presque envie de s’y mettre. D’autant que, et c’est une qualité qui se vérifie de film en film, Rou excelle à filmer la nature, qu’elle soit artificielle ou réelle. Il arrive à créer une atmosphère envoûtante juste avec sa caméra. Ainsi, beaucoup d’images de nature sont au programme. L’étrange et apaisante présence de la brume naissante entre les arbres du lac, percée par les rayons solaires matinaux, fait naître à elle seule un univers de conte. Bien qu’il n’en soit rien. Cette faculté à rendre presque magique le réel tendrait à nous faire croire à l’imaginaire. En effet, s’il fait bon vivre dans les contes, pourquoi la réalité soviétique en irait autrement ? Même sans passer par les contes, Rou sait rendre la réalité idyllique, montrant ainsi quel langage universel est celui du cinéma. La pêche est vendue comme synonyme de quiétude. Mais en réalité, c’est bien encore une fois la sainte terre russe, qu’elle soit de conte ou réelle, qui exhale la douceur de vivre.



Le lien vers la fiche kinoglaz du film : https://www.kinoglaz.fr/index.php?page=fiche_film&lang=fr&num=1484



Tables des matières

1.Introduction
2.Par le vœu du brochet (1938), По щучьему веленью
3.Vassilissa la Belle (1939), Василиса Прекрасная
4.Le Petit cheval bossu (1941), Конек – горбунок
5.Kachtcheï l’immortel (1944), Кащей Бессмертный
6.Une nuit de mai, ou une noyée (1952), Майская ночь, или утопленница
7.Le Mystère d’un lac de montagne (1954), Тайна горного озера
8.Un cadeau précieux (1956), Драгоценный подарок
9.Les Nouvelles aventures du Chat botté (1958), Новые похождения кота в сапогах
10.L’Habile Maria (1959), Марья-Искусница
11.Les Veillées dans un hameau près de Dikanka (1961), Вечера на хуторе близ Диканьки
12.Au Royaume des miroirs déformants (1963), Королевство кривых зеркал
13.Le Père Frimas (1964), Морозко
14.Feu, eau et… tuyaux de cuivre (1968), Огонь, вода и… медные трубы
15.Barbara la fée aux cheveux de soie (1969), Варвара-краса, длинная коса
16.Les Cornes d’or (1972), Золотые рога
17.Conclusion

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