Accueil,  Cinéma fantastique,  Muet

Saturnin Farandoul, film muet de 1913

Pour les habitués de mon site, je parle beaucoup de films d’animation. Cependant, sur la page facebook de l’Arène d’Airain, je publie plutôt sur le cinéma muet sous forme d’articles bien plus courts. À partir de maintenant, je vais faire en sorte d’incorporer ces quelques textes sur le blog, afin de diversifier son contenu. Pour commencer, parlons de Saturnin Farandoul.

Ainsi donc, je vais vous parler un peu du film italien Saturnin Farandoul Le avventure straordinarissime di Saturnino Farandola – réalisé en 1913 par Marcel Perez et Luigi Maggi. Il s’agit d’une adaptation des Voyages très extraordinaires de Saturnin Farandoul dans les 5 ou 6 parties du monde et dans tous les pays connus et même inconnus de M. Jules Verne, célèbre pastiche des romans de Jules Verne publié et dessiné par Albert Robida en 1879. Cet auteur et illustrateur français s’est distingué notamment pour ses romans d’anticipation que certains considèrent comme précurseurs des écrits de Philip K. Dick. En ce qui nous concerne ici, nous sommes en présence d’une œuvre autrement plus délirante.

Saturnin Farandoul est donc une parodie des romans de Jules Verne. Le sérieux en moins et le délire en plus. On ne cherche pas l’anticipation, ni la vraisemblance et encore moins le sérieux. Pour renforcer la parenté avec l’univers de Jules Verne, Saturnin rencontrera des personnages emblématiques du célèbre écrivain dont le capitaine Nemo, Michel Strogoff ou encore Philéas Fogg – lui seul est présent dans le film. Saturnin est un bébé survivant d’un naufrage, recueilli par des singes. Élevé par ces derniers, il en gardera une agilité surhumaine. Saturnin maîtrise de surcroît le langage des singes – quels qu’ils soient – ce qui lui sera très utile. Rajoutez à cela une astuce et une chance hors du commun et vous aurez une idée du personnage. Il ne va dès lors lui arriver que des aventures abracadabrantes à travers le monde comme l’indique le titre du livre. Sans aller aussi loin que le Baron de Münchhausen, avec lequel il entretient néanmoins un vague cousinage, – regarder le merveilleux film Les Hallucinations du baron de Münchausen de 1911 pour avoir une idée du personnage à la même période – en plus d’être un lointain cousin d’Arsène Lupin par sa vive intelligence, sa chance et son succès auprès des femmes. En effet, qu’elles soient Européennes, Indiennes ou Africaines, Saturnin est un bourreau des cœurs à l’ancienne.

Que lui arrive-t-il donc ? Saturnin Farandoul du haut de ses 77 minutes   – pour 1913 c’est pas mal – n’a évidemment pas le temps de représenter tout le roman à l’écran. Par contre, vous ne vous ennuierez jamais. Du début à la fin, c’est aventure loufoque, des rebondissements et de la romance. Qu’il doive sauver sa compagne avalée par une baleine, se battre contre des pirates, sauver un éléphant blanc sacré en Asie, aider des princesses kidnappées par des cannibales en Afrique ou avoir maille à partir avec les Indiens en Amérique du Nord. Il s’offre en outre le luxe de participer à une fille spirituelle de la Guerre de Sécession.

Bien sûr, on n’échappe pas au regard occidental sur les colonies, mais c’est également ce romantisme et cet exotisme qui font le charme et le sel de cette œuvre singulière. Le ton est parfois proche d’un autre livre français, Le prisonnier de la planète Mars de Gustave Le Rouge (1912). Même époque et tout aussi délirant, puisqu’il mélange vampires, extraterrestres, voyage dans l’espace et propos paternalistes justifiant la colonisation. Vous savez, cette belle mentalité européenne qui justifie l’intervention de la civilisation, comme l’explique si bien ce film de propagande patriotique français de 1939 : La France est un empire. Il faut remettre Saturnin Farandoul dans son contexte. Le film et le livre dont le métrage est issu appartiennent à d’autres époques. En Asie, on fume de l’opium et il y a de méchants mandarins, en Afrique, des cannibales et des hommes-lions, en Amérique du Nord des Indiens belliqueux… Il faut rappeler qu’à l’époque, les Américains croyaient réellement aux exploits en grande partie légendaires de Calamity Jane, – l’article sur le film d’animation de Rémi Chayet – alors l’exagération très appuyée de Saturnin Farandoul n’est pas si dingue que ça… Le délire et l’humour sont donc de rigueur, le but est de divertir, et le livre comme le film s’en sortent fort bien.

Saturnin Farandoul a la magie du cinéma muet, jeu d’acteur exagéré et surtout effets spéciaux artisanaux au charme inavouable. Souvenons-nous que c’est une superproduction, on a donc droit à des scènes riches. En particulier des scènes sous-marines et des batailles aériennes en ballons et aéronefs. Rappelons que le premier film à dépeindre le monde marin avec réalisme est Vingt Mille Lieues sous les mers de Stuart Paton qui ne verra le jour qu’en 1916. En ce qui concerne les ballons et autres dirigeables, je me dois de citer également le court-métrage La guerre aérienne du futur, bien plus sérieux, qui dès 1909 anticipait cette glorieuse boucherie nommée Première Guerre mondiale. Dans ce film, on anticipait l’utilisation des ballons, bombes et des missiles à des fins destructrices. Mais point de tout cela ici, la guerre chez Saturnin, c’est divertissant 😉

Vous l’aurez compris, Saturnin Farandoul est avant tout destiné aux spectateurs en quête d’œuvres rares, originales, pionnières et délirantes. Une fois remis dans son contexte, on lui pardonne son discours autant qu’on salue les effets spéciaux d’un autre temps qui osait. Moderne en 1913, il ne souffre pas d’être revu aujourd’hui, surtout que les situations délirantes compensent largement. Mais, à la place d’une énième adaptation-d’un-reboot-remake-d’un-film-de-l’année-dernière-suite-du-second-qui-se-passe-avant, on aimerait que des titres comme celui-ci soient adaptés comme ils le méritent. Je rêverais d’un film ou d’une série d’aventure avec des effets spéciaux récents pour rendre hommage à ce petit classique de la littérature et du cinéma.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.