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Tito et les oiseaux : “La peur se transmet par les idées”

Tito et les oiseaux ou l’état d’alerte, le confinement, les classes fermées, l’enfermement mental comme physique, la paranoïa aiguë, le matraquage médiatique qui alimente la peur, la méfiance envers autrui… Cela ne vous rappelle rien ?

C’est le propos du film qui nous intéresse aujourd’hui. Tito et les oiseaux, réalisé par Gustavo Steinberg et Gabriel Bitar en 2018, est un étrange objet né de la volonté de faire un film d’animation beau, original, sérieux et divertissant. Il a anticipé de façon spectaculaire, mais involontaire, la crise du Covid que le monde subit actuellement. Involontaire, car le sujet du film, bien qu’il s’agisse d’une épidémie, n’est pas dû au virus que nous connaissons, même si beaucoup de mécanismes se recoupent. On connaît le film d’animation pour enfants que l’adulte peut regarder, mais ici, je dirais plutôt qu’il s’agit d’un film d’animation pour adultes que les enfants peuvent voir. L’originalité vient de plusieurs facteurs : le scénario, le mélange des techniques, ainsi que le style utilisé. Il faut être courageux aujourd’hui pour sortir un film indépendant sans gros budget aussi sérieux, adulte et d’un look différent. Les gros studios peuvent moins s’y risquer, du fait des énormes sommes mises en jeu. Néanmoins, même pour un petit studio brésilien, le risque reste élevé. Toutefois, le cinéma d’animation brésilien a déjà brillé sur la scène internationale grâce au film Le garçon et le monde, qui a reçu en 2014 le Cristal du long métrage au Festival international du film d’animation d’Annecy. Les deux films d’ailleurs, bien que différents, possèdent plusieurs points communs intéressants.

Tito et les oiseaux est une fausse dystopie. L’histoire et les évènements se déroulent à l’époque actuelle au Brésil et, malgré un aspect futuriste, la situation exposée est bien réelle. Une quasi-dystopie donc, politique avec un soupçon de poésie. Une épidémie qui n’a aucune raison d’être fait des ravages, rendant les humains malades les uns après les autres. La cause en est la peur qui affecte tellement les esprits que le physique en subit les conséquences, jusqu’à transformer les hommes en pierres. Le père du héros, Rufus, est un inventeur persuadé que le remède se trouve chez les oiseaux. Il essaye donc de mettre au point une machine pour communiquer avec les pigeons. Lors d’un accident, son fils Tito est blessé à cause de cette invention. Son père, affecté par cette tragédie, quitte le foyer autant par précaution que parce que sa femme le lui a fait comprendre. Tito vit désormais avec sa mère, parfaite représentante du système de consommation, le genre à s’endormir avec deux somnifères. Tito et les oiseaux partage des points communs avec Le garçon et le monde dont le héros voit aussi son père partir à la ville pour chercher du travail. C’est dans une atmosphère d’apocalypse que nous suivrons les péripéties d’une bande d’enfants menés par Tito, afin de retrouver son père et d’arrêter la pandémie.

Le scénario, très riche, aborde des thèmes variés comme l’éducation, la responsabilité parentale, le libre arbitre, les médias et surtout la peur. La vraie raison de l’épidémie est la peur véhiculée par les pourvoyeurs d’informations. En effet, il n’y a aucun virus (comme le Covid par exemple). Il s’agit d’une métaphore de la peur de l’autre subie physiquement par le corps, illustrée d’une façon « premier degré » (à l’instar du monstre éponyme du premier film de Godzilla réalisé par Ishiro Honda en 1954, véritable incarnation de la peur atomique) en montrant les dommages causés à notre personne par la terreur que font naître les médias. Cette terreur est appuyée par des messages alarmistes sur l’insécurité qui peuple les rues. Les médias, personnalisés par un seul personnage, Alaor Souza, font naître la peur de l’autre, comme les politiques le font avant chaque élection ou en ce moment même. Un sujet terriblement d’actualité au Brésil où la violence, voire l’ultraviolence, est quotidienne. Les gens réagissent proportionnellement aux paroles dont l’impact est multiplié par la présence systématique d’écrans dans les lieux publics (métros…).

De plus, cette propagande de la peur est renforcée par le discours du directeur de l’école, afin de formater les enfants à cette peur. Comme plusieurs cas de maladie se sont déclarés dans le collège de Tito, les cours sont suspendus (cela ne vous rappelle rien ?). Ces évènements vont donner lieu à une conférence au cours de laquelle le directeur va se montrer particulièrement immonde. Voici selon lui les mesures à adopter: « Prenez toutes les précautions possibles, pour cela, évitez les personnes infectées, le mieux est d’éviter les situations de danger ou de tranquillité excessives, évitez aussi d’être trop stressés ou d’être trop détendus, en bref, évitez absolument tout. » La propagande de la peur dans toute sa splendeur. Le directeur encourage les enfants à être toujours sur les nerfs, idéal pour être mieux réceptifs aux informations, à croire que le directeur a signé un contrat avec Monsieur Souza. C’est le cas du président lui-même, alors pourquoi pas… Après tout, dans notre propre réalité, l’école de la République répond à un besoin de créer un certain type de citoyens. Si vous n’êtes pas convaincus par la malveillance du proviseur, voici ce qu’il dit à voix basse en couvrant le micro : « Vivement que vous soyez tous contaminés. » Des paroles très graves à destination des enfants, par un homme qui semble occuper ce poste sans être formé et parce qu’il n’avait rien de mieux à faire – encore une réalité. En définitive, les enfants sont les meilleures victimes. Une fois l’endoctrinement bien intériorisé, ils seront plus perméables à une manipulation.

On le sait, la peur de l’autre et l’influence des médias sont parmi les pires fléaux de l’Humanité. L’un favorise le repli sur soi, l’enfermement mental et physique (sur le sujet, voir le film The Wall du regretté Alan Parker), l’autre venant remplacer le libre arbitre et la médecine. La télévision, notre « tétine de verre » comme le disait l’écrivain et scénariste Harlan Ellison, remplace le sein maternel, devient le nouveau Dieu. Dès que la peur prend le pas sur la raison, un seul remède ; la télévision qui nous rassure et nous hypnose jusqu’à nous enlever tout esprit critique, et, telle Pandore, nous laisse seulement un espoir : celui que les prochaines informations soient plus positives.

Cette absence de libre arbitre et le stress permanent peuvent faire penser à la série animée japonaise Psycho-Pass. Dans cet univers de dystopie cyberpunk, le stress de la population est contrôlé en permanence, ceci afin d’anticiper un dérapage comportemental. La ville entière est équipée de détecteurs qui envoient un signal dès qu’un citoyen dépasse un seuil critique. Celui-ci subit alors une thérapie pour faire revenir son niveau de stress à un niveau acceptable. Si jamais il devient criminel potentiel, alors il est simplement abattu. La stabilité et la sécurité prennent le pas sur toute autre considération. La contrepartie, c’est que la population est devenue un troupeau de moutons. À force de craindre qu’une simple pensée puisse faire monter leur niveau de stress, les humains en sont devenus apathiques, obéissant aveuglément à ce qu’on leur dit afin d’éviter les ennuis. En résultent des situations extrêmes, où l’on ne réagit plus lorsqu’une femme se fait violer juste à côté de soi.

C’est le propre des dystopies de montrer, dans un contexte terminal, une société malade en portant à son paroxysme l’un des nombreux problèmes de la civilisation humaine.

Tito et les oiseaux, sans en arriver jusque-là, nous montre des gens terrorisés, incapables d’utiliser leur cerveau à part pour allumer leur téléviseur.


Ils ne sont certes pas contrôlés par des machines, mais le stress et la peur ont pris le dessus, à tel point que les Brésiliens ressemblent beaucoup aux humains de Psycho-Pass. Une situation représentative de la très violente société brésilienne. On pourra penser aux favelas qui, même si elles ne sont pas abordées directement dans Tito, ne peuvent être évitées. Pour s’en convaincre rien de tel que de regarder des films comme Pixote, la loi du plus faible (1981) d’Héctor Babenco ou La cité de Dieu (2002) coréalisé par Fernando Mereilles et Kátia Lund. Deux films très secs sur l’âpreté des favelas, qui suivent le destin d’enfants de 7 à 17 ans (parce que 77 ans, c’est être très, mais alors très optimiste) livrés à eux-mêmes, commettant vols dans les rues, prostitution et meurtres, sans plus d’états d’âme que si vous disiez bonjour à votre voisin. Le premier se déroule d’ailleurs à São Paulo, ville des réalisateurs. Un tableau déjà très noir, auquel s’ajoutent les assassinats des défenseurs écologiques, les meurtres des indigènes qui se battent pour leur habitat naturel – dont Raoni Metuktire, l’un des grands chefs du peuple kayapo, est une figure emblématique – et la politique sauvage du gouvernement actuel. L’ensemble prend des proportions telles que l’on peut comprendre que l’insécurité soit une question qui revienne souvent dans la bouche des journalistes, des « hommes politiques et autres criminels » pour reprendre l’expression de Boris Vian. C’est pourquoi une des grandes thématiques du film est les résidences forteresses. Ces résidences surveillées sont présentes dans nombre de pays, mais le Brésil est particulièrement représentatif de ce phénomène. Il s’agit de véritables enclos réservés à une population privilégiée, qui comprennent toutes les infrastructures pour que vous n’ayez pas besoin d’en sortir. Parfois même, des portions d’autoroutes sont privatisées juste pour elles. Dans un tissu social déjà fragile, avec l’un des écarts riches-pauvres les plus élevés de la planète, ces prisons dorées exacerbent les tensions par une ségrégation spatiale intense. Un bidonville peut être séparé des immeubles de luxe par un corridor ou un mur.

Histoire de vous rappeler ce que vous n’êtes pas et où se situe votre place. Un poids tellement écrasant que l’on peut comprendre les actions d’un pauvre envers les riches, comme dans Entre le ciel et l’enfer d’Akira Kurosawa dans lequel un homme fera tout pour ruiner une famille : “C’est jouissant de transformer un riche en pauvre”. Il n’en faut pas plus pour faire les joies des journaux dans un pays où la question de l’insécurité est effectivement palpable au coin de la rue.

Dans le Brésil de Tito, on vous évite : «  Qui ose encore sortir après 18h ? À peine on pose un pied dehors qu’on nous vole nos chaussures » ou bien « Vous avez peur, peur de sortir dans la rue, peur d’aller retrouver vos amis… » Voici ce que dit à longueur de journée le présentateur des informations qui tient jusqu’au président dans sa main. À force de véhiculer des messages de peur, les réseaux ont créé une forme nouvelle d’épidémie appelée « la peur de l’autre ». La seule référence devient alors le présentateur du journal lui-même, se substituant à votre médecin et votre conscience. Un travail de sape qui parvient à nous faire croire qu’il est le médicament. Un antidote dont la prise fait plus de mal que de bien, car on finit par être convaincus de cette réalité et par développer des symptômes physiques de notre propre volonté. La grande trouvaille de cette épidémie, c’est que l’homme se rend malade lui-même puisqu’il croit à sa propre publicité, c’est quasi magique. La seule solution : allumez votre écran et achetez un appartement sécurisé dans la « Résidence Bouclier ».


Ériger un mur devient la seule solution. Appelez-le frontière, résidence surveillée, barrière… Une prison pour protéger ceux qui auront les moyens de s’acheter un appartement dans cette résidence high-tech, finalement l’inverse d’une prison classique, voyez l’ironie. En théorie, la prison est réfléchie (un bien grand mot) pour isoler la société des criminels enfermés. À l’inverse, ces résidences existent pour défendre une minorité du peuple qui l’entoure. Le plus beau est que cette situation est malheureusement fréquente à São Paulo, surnommée « la ville des murs » en raison des nombreuses clôtures et barbelés érigés, notamment entre quartiers aisés et favelas. Favelas qui, si elles sont absentes en tant que telles dans Tito et les oiseaux, sont bien présentes dans Le garçon et le monde.

Si ce dernier illustre une odyssée poétique surréaliste, il n’en demeure pas moins qu’une partie du film donne à voir un Brésil inquiétant. Des villes monstrueuses (São Paulo ?) aux embouteillages à perte de vue, dédiées à la consommation. Les mots d’ordre semblent être « travail » et « déshumanisation » à grand renfort de publicités omniprésentes grâce aux tableaux d’affichage : les informations elles-mêmes alternent avec de la publicité comme dans RoboCop 2. Le discours sécuritaire est également un lien évident entre les deux films. On assiste à plusieurs défilés militaires à l’allure industrielle de robots travaillant au son du clairon qui règle la vie urbaine comme du papier à musique.


Comment ne pas y voir les actions de l’armée qui, en 2011, avait envahi plusieurs favelas de Rio en prévision d’évènements à venir, à savoir la Coupe du monde de foot de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016 ? Si un tel déploiement militaire est nécessaire, comment ne pas y voir un écho au discours de Tito et les oiseaux ? Rien que dans la ville de Manaus, il y a plus de morts par mois qu’en France chaque année. Autant ce discours dans le film instrumentalise une peur afin de rendre les gens malades pour leur vendre des biens, autant il fait écho à la réalité, qu’elle soit malheureusement brésilienne ou mondiale.

Qu’a fait Donald Trump à la frontière mexicaine ? Qu’est-ce que FRONTEX pour l’Union Européenne sinon la « Résidence Bouclier » pour Souza ? Le slogan de ce dernier : « Plus jamais vous ne verrez de rats, de pigeons et d’êtres humains dangereux. » Le plus beau est que cette résidence appartient audit Monsieur Souza, le même qui agite frénétiquement la terreur afin de faire monter les ventes de ses appartements… Tout est lié. Les élus, à l’intérieur, les indésirables à l’extérieur.

Nous avons vécu des phénomènes assez semblables entre les mois de mars et mai 2020, date du premier confinement en France. Le parallèle est en effet troublant car, bien que le film soit sorti avant la crise du Covid, comment ne pas voir notre quotidien ? Masqués, cagoulés, des messages radiophoniques dans nos magasins pendant que nous faisons les courses, des comportements absurdes au possible (sortir déguisé en chien dans la rue, se battre pour du papier toilette…), des actions policières incompréhensibles, une méfiance exacerbée envers les personnes d’origine asiatiques, voire pire… Voilà, nous y sommes : la peur de l’autre. Comme dit le père de Tito : « La peur se transmet par les idées », elles-mêmes véhiculées par les médias. En effet, si l’épidémie dans le Brésil de Tito est avant tout mentale, il s’agit malgré tout d’une très bonne analyse du comportement humain. Le film d’animation évoque une épidémie psychologique, alors que le Covid est véritablement physique. Seulement, qui oserait nier que la peur de la maladie, les nombreux messages d’alerte, les morts n’ont pas eu un impact certain sur notre crainte de l’autre ? Cet autre venu d’un lointain continent, l’Asie, n’est-il pas responsable de mon malheur ? Le péril jaune n’est-il pas redevenu d’actualité ? Mon voisin de palier n’a-t-il pas le Covid et fait exprès de me le transmettre ? Celui qui a pris le caddy avant moi s’est-il bien lavé les mains…

Autant de questions qui résultent, j’en ai peur, davantage de la peur de l’autre que d’une réelle inquiétude face à la maladie. C’est en cela que Tito et les oiseaux est prophétique. Il met en évidence un problème très ancien en même temps qu’il jette les bases d’une épidémie mentale aussi douloureuse que celle du Covid, au point où l’on peut réellement se demander si la première n’a finalement pas pris le pas sur la vraie maladie… En définitive, ce fléau de la peur restera plus fort que celui du Covid, car il est aussi ancien que l’Humanité. Là où une maladie vient et repart, notre peur de l’autre survivra toujours et pourra même infecter n’importe quel domaine de notre quotidien. Par ailleurs, avec l’importance grandissante dans nos vies des réseaux sociaux et de la désinformation, ce genre de phénomènes peut arriver de plus en plus souvent. Les influenceurs ou le Social justice warrior sont des exemples des dérives occasionnées par les réseaux. Une mise en parallèle de Tito et les oiseaux avec la crise actuelle et l’histoire de la civilisation humaine donne à ce film un cachet qui dépasse les films post-apocalyptiques, dans la mesure où l’épidémie décrite est bien contemporaine et habite jusqu’à nos gènes. Une perspective qui donne à Tito et les oiseaux un caractère immuable.

Comment donc y survivre et s’en protéger ? L’enfermement physique et mental, rompre les liens avec l’extérieur ? Le dehors est effrayant, y vivent les rats, les humains et les pigeons. Ces derniers côtoient notre existence depuis longtemps. « Ils sont libres mais rejetés » comme dit une SDF dans le film. N’oublions pas que les pigeons détiendraient la clef pour nous sauver. L’ironie est à son comble, car les exclus, les hors normes, ceux qui n’ont pas peur – donc qui acceptent la différence – détiennent le remède pour sauver l’Humanité. Les créatures que nous avons mises au pilori de nos peurs spirituelles peuvent nous aider. « Dès la Préhistoire, les oiseaux nous ont protégés des catastrophes, les hiboux annoncent les séismes, les corbeaux annoncent les incendies et les oies les guerres » (référence aux Oies du Capitole ?). Les hiboux et les corbeaux jouissent d’une image peu flatteuse dans notre imaginaire. Et que dire des pigeons ? Animaux des villes, détestés, sales, vecteurs de maladies… Ne sont-ils pas le symbole de cet autre qui semble nous terroriser ? Le choix n’est pas fortuit, un animal vecteur de maladie peut nous sauver…


La raison est tout simplement de nous faire accepter la différence avec autrui pour construire notre force. « Les humains, eux, ont appris à se rassembler pour surmonter la peur, ensemble on est beaucoup plus forts. Ce qui a échappé à mon père, c’est que les humains l’avaient oublié. Alors que les pigeons, eux, continuent de s’en souvenir. » Voilà ce qu’a compris Tito lorsque vers la fin, il entre en contact avec les pigeons. « Le chant des pigeons n’est pas un antidote, le chant des pigeons est un rappel. » L’union est notre force, voici le message final. L’idée est poussée plus loin encore quand les pigeons appellent des alliés ailés d’autres espèces pour les aider. Ne faut-il pas y voir une exhortation à unir les peuples ? Le remède n’est point dans l’enfermement, comme le voudrait Souza, mais au contraire vers ce qui nous fait peur. La seule solution pour guérir est de vaincre nos craintes et d’aller vers les autres, ceux qu’on n’aime pas, l’exacte antithèse de la peur de l’autre. Cette idée d’union, de mélange, de mixité ethnique parcourt tout le métrage. Par exemple, le groupe du héros est constitué d’enfants de différentes classes sociales, de diverses couleurs et des deux sexes. Tito est le fils métis d’un inventeur, Sarah est une fille plus foncée de peau, à l’esprit aventureux et celle qui va unir Tito et son rival. Ce dernier, Théo, est le riche fils blanc du grand méchant Souza. Enfin, le quatrième se nomme Bouyou, un garçon franchement bizarre, doué mais peu à l’aise pour prendre la parole. Dans un des pays les plus métissés du monde avec un tel écart de richesses, l’unité et la tolérance prônées par le film prennent tout leur sens. La solidarité est la solution, jusqu’à une association entre le héros et le fils du méchant qui n’est finalement pas si malveillant que ça. Il est juste victime de son milieu social et de son éducation – cela me rappelle un très bon film sur le sujet : La Mauvaise Graine de Mervyn LeRoy en 1956. Une union du bien et du mal, dans le but de dépasser nos différences, et qui mieux que les enfants peuvent y parvenir ? L’éducation joue ici un grand rôle. Nous sommes d’ailleurs à 10 000 lieux du type d’éducation prôné par le directeur de l’école exposé plus haut.

Cette vérité sur une nécessaire unité des différences se retrouve même présente dans les techniques d’animation utilisées, une ode à l’universalité. Quand le fond rentre en adéquation avec la forme, pas de doute, nous sommes en présence d’un grand film.

Afin de mettre en image ce scénario, le choix s’est porté sur une utilisation de techniques mixtes. La peinture à la main sur verre se mélange à l’animation numérique pour donner un style atypique, bien loin des productions plus formatées des grands studios. La peinture à l’huile sur verre, comme le papier découpé, le sable, les marionnettes ou l’écran d’épingles, est une technique de longue haleine. Des grands maîtres, comme le Russe Alexandre Petrov (Le vieil homme et la mer, 1999) et la Canadienne Martine Chartrand, lauréate de l’Ours d’or du Festival international du film de Berlin (2001) pour son film Âme noire, ont mis des années pour réaliser un seul court-métrage. C’est pourquoi, dans le cas ici présent, le choix s’est porté sur plusieurs techniques.


L’animation traditionnelle de la peinture à l’huile sur verre se fait à même une plaque en verre (le banc-titre) sous lequel est projetée une lumière. Une caméra placée au-dessus enregistre l’ensemble image par image. Pour en savoir plus, n’hésitez pas à visionner le court-métrage documentaire dans lequel Martine Chartrand explique cette technique 24 idées / seconde – Peinture sur verre


Puisque la prochaine image est directement peinte sur le plan de travail, c’est-à-dire sur l’image déjà en cours, une erreur peut s’avérer fatale. Cette image évolutive, si belle une fois animée, nécessite un investissement colossal. C’est un travail sans filet. La question se pose moins pour un dessin animé classique où, si l’on se trompe sur un dessin, on le jette et on peut recommencer, ici ce n’est pas possible. D’où l’apport du numérique qui allège ce travail de Romain et permet également des modifications et des effets spéciaux difficiles à réaliser avec la peinture. Les environnements peints sont inspirés de lieux réels afin de baisser le coût de la production, en plus de conférer un cachet urbain. De surcroît, cette inspiration simplifie le travail artistique. L’animation de l’ensemble ainsi que celle des personnages est ensuite faite par ordinateur. Traditionnellement, l’animation est exécutée à même le banc-titre, comme on peut le voir sur les merveilleux courts-métrages de Ferenc Cakó.


L’intérêt principal de cette technique est la lumière. Comme elle passe au travers de la plaque, elle confère une vitalité particulière aux couleurs et aux ombres. Les ombres et les lumières sont particulièrement mises en valeur avec la peinture, ce qui permet d’exprimer d’une façon picturale l’angoisse ressentie par la population. Elle se rapproche beaucoup, dans l’esthétique, du courant impressionniste. Pourtant, c’est bien l’expressionnisme qui baigne le film.

La réalité apparaît distordue, les rues s’allongent, les angles se cassent, les bâtiments s’entremêlent, les visages deviennent flous. L’expressionnisme est une projection d’une subjectivité qui tend à déformer la réalité pour inspirer au spectateur une réaction émotionnelle. Dans Le garçon et le monde comme dans Tito et les oiseaux, il s’agit d’une représentation subjective du monde tel que se le représente un enfant. Si, dans le premier, le style naïf et simple fait penser aux dessins d’un écolier, son monde demeure en partie effrayant. Dans Tito et les oiseaux, sa représentation se veut bien plus angoissante et perd l’innocence qui était exprimée dans Le garçon et le monde.

L’expressionnisme illustre les visions angoissantes et pessimistes de son époque, de même que les peintures d’avant la Première Guerre mondiale ou les films allemands de l’après-guerre qui exprimaient la peur de la misère, l’angoisse de la défaite, la montée de l’autoritarisme… Ce courant artistique, par sa déformation de la réalité, ses visions distordues et inquiétantes, se prête à merveille au sujet. Plus l’épidémie avance, plus la réalité se transforme, devient cauchemardesque et apocalyptique, malaise renforcé par la présence suffocante des brigades « anti-paniques » qui ne sont pas sans rappeler le BOPE, ce groupe d’intervention d’élite de la police militaire connu pour sa violence.


Les rues, l’hôpital et le centre de recherches n’ont rien à envier au jeu vidéo BioShock (2007) ou au fleuron du cinéma expressionniste Le Cabinet du docteur Caligari de 1920. Les bâtiments, les angles, les visages, finissent par se confondre dans un tourbillon intense particulièrement expressif.


Rarement, j’ai vu des plans aussi forts dans ce style. À ma connaissance, l’un des rares films d’animation qui égale en intensité l’expressionnisme qui se dégage de Tito et les oiseaux, voire qui lui est supérieur est Krysar, le joueur de flûte (1986), une adaptation inquiétante en marionnettes du Joueur de flûte d’Hamelin par le Tchèque Jiri Barta.


Au final, quelle claque que Tito et les oiseaux ! Quelle audace dans le style et la technique employée, quel contraste avec la majorité de la production… Quelle analyse du comportement humain comme principal responsable de nos problèmes. Quels risques pris… Rien que pour cela, il vaut d’être vu. Tito et les oiseaux est un rappel comme il le dit lui-même. Un rappel de ce que peut être le cinéma d’animation : innovant, artistique, surprenant et varié. Un rappel qui, à l’image de celui des pigeons, est fragile. Bien que ces derniers nous aident finalement et que l’Humanité s’en sorte, loin de l’épilogue habituel, Tito nous dit aussi que la prochaine fois, ils ne nous aideront pas forcément… Si le message ultime donne de l’espoir par la résolution de la crise et le rapprochement des personnages, il laisse planer une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. C’est pourquoi le film est un rappel comme celui d’un vaccin, mais il n’est pas permanent. Tout comme le vaccin qui a besoin d’être réactualisé, l’homme a besoin de piqûres régulières pour se rappeler. Une fin douce-amère qui laisse entendre que tout peut recommencer, car le problème du Covid est toujours d’actualité et celui de la peur de toute éternité. Combien faudra-t-il de morts et de temps pour comprendre qu’aller vers les autres est la clef de la réussite qui nous différencie des autres espèces en tant que civilisation, et non la guerre et la peur ?

Tito et les oiseaux est un film précieux qui, par son origine culturelle, sa diversité technique et son message empli de sagesse, est à conserver religieusement dans un coin de votre tête. Il ne faut pas hésiter à le revoir pour une piqûre de rappel ou tout simplement pour découvrir un beau film.

Vous voulez un truc drôle ? Dieu sait que j’ai beaucoup de pigeons devant ma fenêtre puisqu’elle donne sur les toits. Eh bien, jusque-là, je les voyais d’un sale œil mais, depuis Tito et les oiseaux, je les regarde attentivement et… mais il m’a fait un clin d’œil, le blanc là-bas, oh wait !

Les plus grands hommes de la planète aiment les pigeons.
Les plus grands hommes de la planète aiment les pigeons.

Pour aller plus loin, des suggestions en lien avec les spécificités de ce film :

Films en peinture ou sur le sujet :

-Les films de Martine Chartrand, d’Alexandre Petrov et de Ferenc Cakó
-La passion Van Gogh, film d’animation britannico-polonais de 2017 réalisé par Dorota Kobiela et Hugh Welchman
-La Grenadière, 2006, film d’animation japonais réalisé par Koji Fukada
-Daliás idők, 1984, film d’animation hongrois réalisé par József Gémes (Grand Prix du long métrage au Festival d’Annecy)

Œuvres sur les médias :

Network : Main basse sur la télévision, 1976, film américain réalisé par Sydney Lumet
Orange mécanique, 1971, film britannico-américain réalisé par Stanley Kubrick
Privilège, 1967, film britannique réalisé par Peter Watkins
La Commune (Paris, 1971), 2000, film français réalisé par Peter Watkins
La grande pagaille du Diletta, 1968, manga de Osamu Tezuka
Le marteau de verre, 1986, livre américain écrit par K. W. Jeter (auteur du célèbre Dr Adder)
Planète à gogo, 1953, livre américain écrit par Frederik Pohl et Cyril Kornbluth

Film où l’homme tisse un lien particulier avec les oiseaux :

Birdy, 1984, film américain par Alan Parker avec Nicolas Cage

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