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Mad Monster Party : des monstres et des marionnettes

Quel plaisir éternel que de voir un film d’animation avec des marionnettes ! Cette technique possède un charme propre qui est la marque de l’animation en stop motion (animation en volume). Mad Monster Party? représente ces films cultes à l’identité unique, l’air toujours jeunot, auxquels le poids des années semble bénéfique. Réalisé en 1967, ce film, s’il n’a pas marché, n’en demeure pas moins une œuvre à voir tant elle est emblématique du cinéma américain. Par ses hommages et mélanges qui se conjuguent pour créer une malle aux trésors, elle ravira autant petits et grands, le cinéphile autant que l’amateur en quête d’un bon moment.

Produit par Rankin Bass Production, Mad Monster Party? appartient à la catégorie des films d’animation américains méconnus du grand public, par exemple, en France, il n’a été diffusé qu’en 2020… Le studio créateur de ce bijou a œuvré dans l’ombre des plus grands comme Disney. Le producteur Arthur Rankin Junior et le réalisateur Jules Bass sont surtout connus pour leurs films d’animation de fantasy comme La dernière licorne (1983), ou leurs téléfilms animés adaptés de l’univers de J. R. R. Tolkien avec The Hobbit (1977) et The Return of the King (1980). Ces deux derniers forment d’ailleurs avec Le seigneur des anneaux (1978) de Ralph Bakshi une pseudo-trilogie. Jules Bass et Arthur Rankin Junior ont pourtant commencé par des films d’animation avec des marionnettes plutôt à destination des plus jeunes, comme le court-métrage de Noël Rudolphe le renne au nez rouge en 1964, une petite perle d’amour.


C’est somme toute dans la même logique qu’ils ont mis en chantier Mad Monster Party?. Alors que la plupart des films du duo gardaient un esprit enfantin, ici le ton se veut plus adulte, tout en restant léger, mais piquant. Les années 1960 voient renaître l’intérêt des spectateurs pour les monstres. La série télé La Famille Adams qui sort en 1964 connaît un franc succès auprès des jeunes. Roger Corman – toujours en vie à 94 ans –, immense nom du cinéma bis et du pillage cinématographique, s’est également révélé capable de réalisations classieuses inspirées de l’univers d’Edgar Allan Poe avec La Chute de la maison Usher (1960), Le Corbeau (1963) avec Peter Lorre ou Le Masque de la mort rouge (1964). Nombre de ses films ont été interprétés par le grand Vincent Price, connu pour ses rôles de méchant machiavélique. On pourrait également citer les œuvres fantastico-horrifiques de William Castle qui dotait ses films d’un bon humour noir. On aura aussi une petite pensée pour les films anglais de La Hammer à l’ambiance soigneusement gothique, ou italiens avec, notamment, le superbe Masque du démon (1960) de Mario Bava. Tout cela témoigne d’un intérêt certain pour l’univers gothique et fantastique. Le contexte semble donc se prêter à un hommage aux grands films de monstres de la Universal.

Mad Monster Party? se veut justement cet hommage au cinéma américain des années 1930-1960. Les grands monstres de la culture populaire sont réunis : Frankenstein, la Créature, Dracula, la Momie, le Bossu de Notre-Dame, l’étrange créature du lac noir issue du film éponyme, Docteur Jekyll, le Loup-Garou et même Ça, un alter ego de King-Kong.


Pour les besoins d’un scénario convenu, le baron Frankenstein va rassembler tous les monstres de son association pour leur apprendre une grande nouvelle : après avoir maîtrisé la création de la vie, il est parvenu à mettre au point la potion de destruction ultime. Une fois qu’il aura révélé sa trouvaille, il décidera de léguer la présidence du club des monstres à son neveu. Seulement, ses congénères ne vont pas l’entendre de cette oreille…

Tout ne sera plus prétexte qu’à un savoureux mélange. Entre hommages aux grands films de monstres, aux comédies musicales, le charme des marionnettes et les références aux années 1960, Mad Monster Party? déploie un arsenal d’inventivité. La voix du baron n’est autre que celle de Boris Karloff, rendu célèbre pour son rôle de la Créature dans les films de James Whale : Frankenstein (1931) et La fiancée de Frankenstein (1935). L’homme invisible est évidemment un hommage à un autre film de James Whale : L’Homme invisible (1933). Une autre référence est le personnage du majordome, Beurk, dont le phrasé et même le visage sont calqués sur celui de Peter Lorre. Cet acteur d’origine allemande a été révélé par Fritz Lang dans M. le Maudit (1931). Dans les années 1940, on le voit aux côtés des grandes stars que sont Bela Lugosi et Boris Karloff. Nous sommes en 1967, et la musique des années 1960 se fait également fortement sentir. Le générique a des accents « James Bondien » certains. La bande originale dans son ensemble est très sixties. Le groupe « Petit Tibia et les Péronés » est un travestissement direct des Beatles en squelettes.

Même le ton plus sérieux qui affleure par moments sonne très années 1960. L’invention destructrice du Docteur Frankenstein, lors de son test, fait directement écho à la peur du nucléaire.


Peur et préoccupation que l’on peut aisément rencontrer au même moment dans le cinéma japonais à travers les films de kaiju eiga (les films de monstres), comme la longue série de films sur Godzilla.
De façon générale, les films de monstres japonais évoquent soit de façon concrète soit par des sous-entendus la destruction atomique. C’est l’occasion de mélanges improbables entre la Créature de Frankenstein et la science atomique pour ce qui est un des meilleurs films de monstres japonais : Frankenstein vs. Baragon (1964) d’Ishiro Honda. Dès le début, celui-ci surprend par son ton très sérieux dans l’évocation de la Seconde Guerre mondiale, des nazis, des bombardements atomiques et des centres pour les irradiés.

Si j’évoque le Japon, c’est déjà pour faire le lien avec Mad Monster Party? par rapport à la Créature de Frankenstein et le nucléaire, mais aussi pour insister sur le mélange qui chapeaute l’ensemble du film. J’ai mentionné les différentes inspirations des films de monstres et des comédies musicales, mais une autre association a contribué à la naissance de ce film : l’association nippo-américaine. Les téléfilms The Hobbit et The Return of the King ont été animés en coopération avec le studio japonais Topcraft. Fondé en 1972, ce dernier est aussi le studio qui a produit le premier film d’un certain Hayao Miyazaki en 1984 : Nausicaä de la vallée du vent. Auparavant, Rankin Bass Production avait déjà travaillé avec un studio japonais, à savoir MOM Productions fondé en 1960. Ce studio était célèbre pour avoir animé les productions cinématographiques et télévisuelles de Rankin Bass Production en stop motion. Il a également coproduit la plupart des programmes télévisés avec des marionnettes. En ce sens, c’est à ce studio que l’on doit l’animation de Mad Monster Party?. Le mélange culturel, qu’il soit dans la production, l’animation ou le scénario, a toujours été important pour moi. Je suis sensible aux œuvres qui encouragent la variété et l’Union (célèbre journal gabonais, oui je sais c’est hors-sujet mais quand même). C’est pourquoi, j’avais été particulièrement touché par Tito et les oiseaux qui prônait une association de techniques et dont le scénario reposait sur le respect de la différence et la peur de l’autre. En dehors de ce lien artistique, les monstres du métrage, eux, sont bien nos monstres traditionnels, avides de sang et de pouvoir, à la conquête de l’invention du baron Victor Frankenstein.

Si le scénario est classique, son point fort réside dans la grande attention prêtée aux interactions des monstres entre eux. Aux détours d’alliances, d’amours et de chansons, ceux-ci s’ébattent avec entrain et humour dans le château de Frankenstein. L’intrigue est volontiers délaissée pour faire vivre ses habitants dans leur vie quotidienne.


Une foule de petits détails viennent enrichir l’univers en permanence. Ainsi, citons par exemple la plante carnivore du baron qui mange son arrosoir, le clin d’œil de Dracula à Batman affirmant qu’il est le Batman originel, la pluie qui tombe pendant une chanson (référence directe à Chantons sous la pluie réalisé en 1952 par Stanley Donen), les souris dans l’orgue…


Tous ces petits détails font de Mad Monster Party? un film d’une grande variété, mais l’inscrivent également dans sa culture, c’est-à-dire un film profondément américain. Effectivement, l’intrigue avance au rythme des alliances et des amours des personnages, réaffirmant qu’ils sont le véritable poumon du film. Chaque fois qu’une nouvelle union est formée, c’est l’occasion d’une chanson.

Rajoutons à cela l’humour burlesque et l’on obtient une déclaration d’amour au cinéma américain.


Une grande variété de scènes et d’humour parcourt le film, dotant celui-ci d’un style bien à lui. Un autre intérêt est le contraste entre les humains avec, en chef de file, le neveu de Frankenstein et les monstres. La réaction des navigateurs devant les personnalités quelque peu étranges qui montent sur leur bateau est révélatrice.


Cependant, le must revient à Felix Franken, le neveu de Frankenstein à qui ce dernier veut léguer ses découvertes. Félix est un simple humain, du genre doux, lunaire, toujours malade et bien maladroit. Sa venue sur l’île de son oncle va donc permettre la collision de deux mondes opposés. Ainsi, la Momie rencontrée dans les marais devient pour lui un grand malade qu’il faut soigner, le Loup-Garou est un gentil chien qui recherche son bâton…



Comme tout héros, il aura une romance, mais pas avec n’importe qui, sa dulcinée sera Francesca, le chef-d’œuvre du baron, une femme fatale qui rendrait jalouse Betty Boop. Si elle apparaît au début comme un personnage malfaisant, elle tombe bien vite amoureuse de la maladresse du héros. Cette romance est une ode à la différence, de même que le rassemblement de monstres hétérogènes. Francesca se lamente à Félix : « Vois-tu, je ne suis pas un être humain comme toi. Les autres femmes ont un cœur, j’ai un ressort qui finira par céder. Là où les autres femmes ont des poumons, j’ai une pompe alimentée par une batterie qui s’épuisera. Là où les autres femmes ont des coudes et des genoux, j’ai des joints métalliques qui un jour rouilleront et durciront. Je ne suis qu’une machine. » Et Félix de lui répondre ingénument : « Vois-tu, Francesca, personne n’est parfait. » Une romance certes naïve, mais émouvante entre deux mondes totalement différents.


Pour finir, les marionnettes apportent un cachet visuel inimitable. Bien que l’animation manque subtilement de fluidité si on la compare à Dark Crystal de Jim Henson (1982), elle demeure néanmoins de bonne qualité. Plus le temps passe, plus je trouve (je ne suis pas un vieux con, ni un vieux tout court) que l’animation en volume vieillit bien mieux que l’animation numérique, presque obsolète l’année suivante. Les marionnettes, décors, effets spéciaux sont réels, peut-être moins dynamiques que des productions récentes, mais authentiques.


L’art des marionnettes est très ancien et minutieux. On le retrouve en Europe de l’Est, notamment en Tchécoslovaquie, brillamment transposé au cinéma par le maître du genre : Jiri Trnka. Les effets spéciaux, tels que l’eau ou les flammes, sont toujours plus difficiles à rendre à la main qu’avec un ordinateur. Il fallait être doué et avoir de l’imagination. Il était nécessaire de faire preuve d’ingéniosité et d’abnégation tant le travail pouvait durer des années avant d’être finalisé. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais les moyens de notre époque sont colossaux au regard du siècle précédent. Comme pour toute technique filmée image par image, la patience, la perfection et la fluidité de l’animation forcent le respect. Même s’il n’atteint pas le niveau des productions de Jim Henson ou la qualité du Roman de Renard de Ladislas Starewitch (1937), Mad Monster Party? se hisse sans mal au rang des bons films d’animation en volume. D’ailleurs, l’animation un peu raide et en relief correspond mieux aux mouvements des monstres que le dessin animé, comme on peut le constater avec la préquelle Mad Mad Mad Monsters réalisée en 1972. Cette dernière n’apporte rien à l’histoire. Au mieux, elle reste un divertissement comique qui fait son devoir, mais n’a ni le charme ni l’originalité de son aîné. La technique des marionnettes semble faite pour les monstres : elle leur donne une certaine brutalité et de l’épaisseur tout en amplifiant leur singularité.

Même s’il n’a pas marché, Mad Monster Party? demeure, plus d’un demi-siècle après sa sortie, une œuvre culte du cinéma d’animation américain. Ce film montre qu’il existait un avant Pixar et fait vivre, à lui tout seul, par ses hommages appuyés, trois décennies de cinéma. De plus, les longs-métrages avec des marionnettes sont rares, alors quand l’un d’eux sort en France en 2020, n’hésitons pas à le découvrir ! Enfin, il aura eu une influence probable sur le travail de Tim Burton et indiscutable sur Hôtel Transylvanie (2012) de Genndy Tartakovsky.


Pour aller plus loin, la fiche de Mad Monster Party sur Planète Jeunesse.

Pour rester dans l’ambiance des marionnettes, quelques suggestions de long-métrages d’animation avec cette technique :

Le Roman de Renard, 1937 film français de Ladislas Starewitch
Le Songe d’une nuit d’été, 1959, film tchécoslovaque de Jiri Trnka
Dark Crystal, 1982, film américain de Jim Henson et Frank Oz
Le vent dans les saules, 1983, téléfilm anglais de Mark Hall et Chris Taylor
Fantastic Mr. Fox, 2009, film américain de Wes Anderson

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