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Le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce contre les monstres

Le cinéma mexicain des années 1950 aux années 1970 est marqué par de nombreux films de genre fantastique avec des mélanges assez improbables, à l’image des « bisseries » dont ont pu accoucher les Italiens, Anglais ou autres Américains à cette même période. Le Mexique se distingue toutefois par le personnage de « El Santo ». Ce dernier, de son vrai nom Rodolfo Guzman Huerta, était un catcheur très connu, au point qu’il devint un héros populaire. Il s’agissait avant tout d’une vraie personne, mais sa célébrité fut telle qu’il a été adapté en BD et dans de nombreux films. Ainsi, Santo se retrouva confronté à moult monstres tels que des sorcières, des vampires ou des momies aztèques. La fiction s’est emparée de la réalité. Bien qu’il ne soit pas question de lui dans ce film, il met en évidence le goût des Mexicains pour les cross-overs improbables et les films fantastiques.

Fantastique, tel est bien l’adjectif pour qualifier Le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce contre les monstres (Caperucita y Pulgarcito Contra los Monstruos). Ce film de conte réalisé en 1962 par Roberto Rodriguez est pour le moins original. Il est à noter d’ailleurs qu’il s’agit de son troisième film centré sur le Chaperon rouge. Il semble spécialisé dans ce genre de films puisqu’il a également adapté le Chat botté dans El gato con botas (1961).

Comme je le disais, le scénario du film est original. Dans le Royaume du mal dirigé par la méchante Reine de Blanche-Neige (comme dans la série Once Upon a Time), un malheur survient. Des méchants issus de contes ont été « contaminés » par la gentillesse des héros Tom Pouce et Chaperon rouge. Ainsi, l’Ogre et le grand méchant Loup sont devenus vertueux. La Reine ne pouvant tolérer cela (elle a bien raison), car la survie de son royaume en dépend, donne l’ordre à tous ses sbires de capturer les fautifs et de faire tuer les méchants-gentils.


Voilà pour le moins un scénario intéressant. Si j’aime les contes naïfs et merveilleux, j’apprécie également beaucoup les revisites et interprétations, surtout quand il s’agit de donner la part belle aux méchants. En effet, les contes possèdent un riche sous-texte et les antagonistes sont systématiquement punis de façon violente. Mais ils ont parfois de bonnes raisons. Même si c’est trop rare, j’apprécie quand cela arrive. Bien que novatrice, l’idée de rendre des méchants gentils a néanmoins pour effet d’affadir ces derniers. Un méchant est fait pour être méchant. Qu’on le développe, pourquoi pas, mais le rendre gentil et bête me pose un problème, sauf ici. Cela dit, le véritable intérêt du film est sa relecture des contes qui est pour le moins surprenante et non sans une forme de violence physique et morale comme il sied à tout bon conte.

Par exemple, la Reine organise un procès, certes expéditif, du grand méchant Loup et de l’Ogre pour les punir de leurs bonnes actions. Selon le principe du Royaume du mal, c’est effectivement mauvais. Mais on peut aller plus loin. À travers le procès des deux méchants, c’est bien celui de la gentillesse dont il est question. Elle est non seulement vue comme une maladie, mais également comme corruptrice du mal, qui doit exister ne serait-ce que pour équilibrer l’univers avec le bien. Je ne pense pas que le but du film soit de développer cette réflexion, il n’empêche que le sujet permet de poser la question.


Le film est probablement réalisé pour les jeunes, car au final, l’ensemble est plutôt bon enfant, avec une relative violence pourtant. C’est là l’un des intérêts de ce conte : il respecte la morale inhérente au genre. Le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce vont véritablement partir en croisade contre les méchants.


Un mot sur ces derniers. Le Royaume du mal regorge de mécréants en tout genre et d’inspirations diverses. Il y a bien sûr les personnages de contes, mais le mélange est éclectique : Dracula (qui a la méga classe quand il chante avec sa grosse voix grave), la Créature de Frankenstein, un Martien, le Croquemitaine… Le panel est riche, la Reine allant même jusqu’à invoquer Satan lui-même pour lutter contre les méchants enfants. On peut argumenter que Satan est un personnage que l’on retrouve régulièrement dans les contes, de même que les anges ou Marie. Les contes sont somme toute le reflet de croyances anciennes, cela n’est donc point surprenant de retrouver Satan ici. Cependant, cela en dit long sur la violence de la Reine prête à invoquer le seigneur des Enfers pour empêcher les deux jeunes héros de nuire.


Parlons-en de la violence. Qui sont les méchants de l’histoire ? Eh bien, du point de vue des méchants habituels, ce sont bien évidemment les gentils qui ont corrompu les monstres traditionnels, leur enlevant ainsi toute fonction. De quoi relativiser quand votre maman vous lit des contes avant de dormir, n’est-ce pas ? Alors que les contes classiques punissent sévèrement les méchants, ici on interroge la dangerosité de la gentillesse. De même que, dans certaines œuvres, les personnages meurent si on cesse de croire en eux, ici un méchant qui devient gentil n’a plus son utilité. On peut disserter longtemps sur le sujet. Toujours est-il que le métrage est quand même très plaisant à suivre, outre son parti-pris original.

Tom Pouce et le Petit Chaperon rouge vont se lancer à la rescousse des deux pauvres hères condamnés à mort. Ils vont bien entendu se faire aider par la gentille Fée du Matin, qui leur donnera courage.


Comme je le disais, la Reine dispose de toute une armada de monstres sous ses ordres, elle ne devrait logiquement pas perdre, mais ainsi sont les contes, quel dommage ! D’autant que les enfants ne sont pas en reste de violence. Certes, la Reine a puni le village des « gentils » en empoisonnant l’eau afin que les habitants se changent en rats ou singes. Rien de traumatisant là-dedans et parfaitement justifié 😊. C’est si peu violent ce que tous subissent à cause de seulement deux personnes. Bon, les gamins vont bien se venger, foutue engeance ! Ce sont ainsi plusieurs monstres qui vont prendre cher, jusqu’à annihilation totale (la face cachée de la gentillesse de nos chères têtes blondes). Ainsi, les antagonistes vont avoir mal, très mal. Les pauvres sont envoyés tour à tour pour empêcher les deux héros d’avancer. Ces derniers veulent juste délivrer leurs nouveaux amis et récupérer la potion qui rendra leur aspect originel aux habitants oh là là, c’est grave !

Jugez plutôt : le Kidnappeur d’enfants va finir en piñata, dévoilant ainsi toute la méchanceté cachée des enfants. Celui-ci va servir de défouloir à toute une horde de morveux enragés, alors que le pauvre Kidnappeur avait eu la bonté d’en débarrasser leurs parents. On ne compte plus les familles qui se séparent de leurs enfants dans les contes. Pour preuve de la méchanceté des enfants, le second méchant, le Nain Ouragan, finit brûlé. Ce dernier, capable de déclencher des tempêtes en soufflant, n’est pas sans rappeler le Rossignol-brigand des bylines russes (poèmes épiques). Ensuite, Dracula se fait casser les dents. On l’empêche de se nourrir, voyez la cruauté sans bornes des enfants… C’est comme si je leur pétais les mains. Et enfin le Royaume du mal est détruit quand la pauvre Reine incomprise se jette malencontreusement dans le feu pour atterrir direct aux Enfers.


Bon après, la Reine n’est pas avare de torture non plus. En attendant de mourir, l’Ogre et le grand méchant Loup sont gratifiés de quelques supplices agréables afin de trouver le temps moins long. Une « cure par l’eau » leur est offerte ainsi que des chatouilles, avant de passer sous une scie.


Comme vous pouvez le voir, Le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce contre les monstres n’est pas exempt de violence. Alors que le film s’adresse à un jeune public, qu’il est mené joyeusement, que le ton est au merveilleux léger, le fond est lui plus nuancé. La violence est présente, la torture est là, quelques détails visuels comme des squelettes viennent également accroître ce sentiment trouble. Le Royaume du mal est composé de forêts aux arbres décharnés et de grottes. Le grotesque inquiétant se mêle au côté enfantin. C’est ce mélange surprenant de douceur enfantine et de violence non édulcorée qui fait le sel de ce film. Bien que destiné aux petits, il possède plusieurs niveaux de lecture (peut-être involontaires) et a dû faire un effet durable à ses spectateurs à l’époque. Le niveau d’âge du public visé n’a pas servi de justification à une infantilisation totale du sujet, bienheureux film. On peut retrouver la même approche chez Tim Burton en plus noire encore. Les jolies histoires n’autorisent pas à tout édulcorer, loin de là. Effacer la violence n’est pas la solution. Les contes étaient garants de morale, d’éducation, de mise en garde. Les affadir à l’excès ne rend pas service. Si on peut accepter qu’il faille voir des films adaptés à son âge, on peut contre-argumenter que des œuvres un peu plus exigeantes sont aussi profitables.

Le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce contre les monstres possède donc une double identité. Ce film autant léger qu’inquiétant est peut-être lié à sa culture. Au Mexique existe la fête des morts : Halloween. Cette proximité avec les défunts explique à mon sens que la mort soit traitée avec moins de pudeur et de pudibonderie que par chez nous, où c’est presque tabou dans certains cercles. Sans même parler d’aujourd’hui, où il ne faut plus utiliser les vilains termes historiques et mettre dans des films des gens de couleur sans soucis de cohérence historique, juste pour flatter les différentes cultures. Nous faisons finalement preuve d’une brutalité bien plus sourde en vendant une fausse réalité. Peut-être également que l’époque du film joue aussi sur sa complexité relative. Je dis bien relative car j’interprète beaucoup. Si la violence physique est définitivement présente et rend un bel hommage aux contes, la gentillesse n’est peut-être pas pressentie comme une maladie. Ceci est mon interprétation personnelle. Mais il n’empêche que la gentillesse détruira le Royaume du mal, c’est un fait.

Le film prend par ailleurs un certain nombre de libertés par rapport aux contes originels. Blanche-Neige se mélange au Petit Chaperon rouge. En effet, la Reine en veut personnellement au Chaperon pour sa beauté. De même, une confusion, volontaire je pense, est faite entre Tom Pouce et Le Petit Poucet, puisque c’est ce dernier qui devrait faire face à l’Ogre.

L’humour est très présent. On ne peut pas dire que les méchants (même la Reine) soient des foudres de guerre. Par exemple, les deux pauvres méchants condamnés à mort pourraient essayer de s’évader, ils sont quand même puissants. Mais non, ils passeront leur temps à se vanter d’être le plus viril et se chamailler, jusqu’à se battre à coup de boulets sur la gueule. Ou encore, la sœur de la Reine appelée sobrement Crétine… Elle sera d’ailleurs en partie responsable de l’échec de son aînée. Pour finir, la désopilante scène de fin où la Reine se fait avoir comme une abrutie dans une sorte de ronde où elle n’arrive pas à attraper la potion que les autres s’envoient en l’air. C’est niveau cour de récré. Les méchants sont souvent ridiculisés.


Quant à savoir si la gentillesse est synonyme d’abrutissement… Ben, sachez que la seule qui survit du Royaume du mal se trouve être Crétine… Je pense que cela parle pour moi. Méditons.

Deux mots sur la réalisation. Si elle ne jouit pas du même niveau technique que des productions américaines comme Les Aventures de Tom Pouce (1958) de George Pal ou Le Royaume des jouets (1961) de Disney, elle est tout à fait honorable. La direction artistique est inspirée, usant autant de décors en studio que de décors réels. Les acteurs sont grimés et portent des costumes colorés de personnages de contes ou d’animaux comme il est usuel dans ce genre de film et à cette époque. Un élément qui dénote par rapport aux deux films américains cités plus haut est la couleur. Ici, elle n’est point jusqu’à l’overdose de vomi sucré. Si les films trop colorés sont d’emblée dédiés aux enfants, alors on peut supposer qu’une certaine sobriété indique que le niveau de réception se situe un peu plus haut, entre deux-âges dirons-nous.


Au final, on est plus dans l’esprit conte qu’un film Disney ou qu’un film de conte volontairement naïf et idéalisé. Si la réalisation est globalement bon enfant et réjouie, la présence systématique de la violence et des châtiments nuance lourdement le propos. La fusion bien équilibrée des deux aspects en fait un des meilleurs films que j’ai pu voir sur le sujet. Voilà pourquoi il est intéressant de toujours regarder ailleurs. Selon la culture et l’époque, l’interprétation changera. Cela a pour mérite d’enrichir nos points de vue d’une plus grande diversité et rend nos réflexions et références plus complexes. La mondialisation a tendance à tout uniformiser. Merci Disney de veiller au respect des exigences de la bien-pensance actuelle. La culture américaine dominante depuis longtemps (même si cela change depuis quelque temps avec une forte présence de l’Asie sur notre territoire) a, je pense, conditionné notre perception du monde. Il faut regarder ailleurs pour voir de la fraicheur : Guillermo del Toro dont la vision des contes est plutôt obscure se rapproche plus de la culture mexicaine avec Le Labyrinthe de Pan ou La Forme de l’eau particulièrement suggestifs, voire malsains. Ou encore Andrzej Sapkoswki, le papa de Geralt de Riv alias Le Sorceleur qui propose moult réinterprétations de contes bien plus psychologiques, mais non dénuées de sensibilités. Oui, on peut faire sensible sans sacrifier à la mièvrerie. Ou bien, d’une façon générale, en Europe de l’Est et en Russie où les contes sont très présents dans le cinéma d’animation non sans une forme de réalisme douceâtre et triste. Le fatalisme slave ?

Que peut-on dire de Tim Burton dont les productions plus nuancées sont derrière lui ? Regardez au Japon par exemple où les gars sont capables de faire dans l’ultra mignon et ultra malsain dans le même film. Je sais pas, peut-être faut-il regarder ailleurs ? En tout cas, il est plus sain de varier les sources que de manger le même plat ad nauseam.

Le Petit Chaperon rouge et Tom Pouce contre les monstres est rafraichissant à plus d’un titre. Mais quel dommage que la pauvre Reine n’ait pas gain de cause… Ma foi, ce n’est que partie remise et j’aurais appris que la gentillesse peut être synonyme de destruction et de bêtise. Ah c’est la réalité ? Ah…


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