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Metropia : et si vos pensées n’étaient pas les vôtres ?

Pour beaucoup, la science-fiction est un fantasme d’artistes en mal de création pour échapper à la réalité par le virtuel. Pour beaucoup, c’est le voyage fantastique vers des mondes inconnus et imaginaires. Pour beaucoup, la science-fiction c’est la saga Star Wars. C’est oublier un peu vite que Star Wars c’est aussi une relecture d’événements graves du XXe siècle et le passage d’une république à une dictature. La science-fiction, c’est aussi des mondes comme Metropia.

Metropia (2009) est un film déprimant, angoissant, déshumanisant (voilà comment perdre la moitié des lecteurs ou spectateurs potentiels) et surtout tristement d’actualité. Fruit d’une coproduction entre la Norvège, la Suède et le Danemark, il est réalisé par Tarik Saleh. L’homme est connu aujourd’hui pour avoir mis en scène Le Caire confidentiel en 2017 et pour ses documentaires engagés comme Gitmo : The New Rules of War (2005) qui traite de la question de ce paradis terrestre pour enfants sages qu’est la prison de Guantanamo. Pour sa première fiction, il nous livre un film d’animation au sens graphique assumé et radical. Ce film prendra la forme d’une dystopie avec, en point d’orgue, une critique des médias et de la manipulation mentale. Bienvenue dans le monde merveilleux des humains, l’utopie du métro : Metropia.

Metropia commence, comme beaucoup de films de science-fiction, en s’ouvrant sur une situation de crise. « À la fin du millénaire, les ressources naturelles se sont taries, l’économie mondiale et les marchés financiers se sont effondrés. La crise a unifié le destin des hommes abandonnés et isolés dans cette décadence. Le groupe TREXX a déclaré œuvrer pour la paix afin de nous sauver et a donc relié entre eux tous les métros européens dans un immense système appelé « Le Métro » ». Nous voici donc en terrain connu, rien de très original, à part cette question de métros et de superstructure.

Nous suivons Roger Olofsson, petit employé minable de ce qui semble être un gigantesque bureau de standardistes. Sa vie est morne, sa copine aussi, son poisson l’est également, et l’environnement dans lequel il évolue est déshumanisant, comme vous pouvez le voir sur ces images :

Vous le constatez, les graphismes sont originaux. En effet, le choix a été de faire un film d’animation à l’hyperréalisme stylisé. Une prise de risque, tant le rendu est particulièrement dérangeant, alors qu’on demande souvent aux films d’animation d’être mignons et colorés. Tout l’inverse de Pixar en somme. L’esthétique accentue volontairement le sentiment de malaise qui parcourt le métrage du début à la fin. Les environnements sont photographiés dans différentes villes européennes par le photographe Sesse Lind. Ainsi Berlin, Paris, Stockholm et Copenhague vont donner une partie de leur atmosphère à Metropia. Puis, les personnages sont représentés comme des personnages réels, du style des personnes lambdas que vous pouvez rencontrer dans la rue, à l’image de l’anti-héros principal. Les émotions sont rendues avec réalisme. Mais surtout la déformation des visages et des corps est totalement incohérente. La morphologie naturelle n’est pas respectée, ce qui pourrait faire bondir les « artistes ». Une tête aux yeux énormes posée sur un corps frêle. Le regard joue un rôle considérable dans cette fable postapocalyptique, tant au niveau visuel que du fond. Les personnages eux-mêmes semblent ridiculement petits au milieu des décors, comme s’ils étaient digérés par ce système appelé « Le Métro ». L’analogie est pertinente, tant les humains semblent ici de simples machines sans âme, des moutons sans libre arbitre et sans raison de vivre. L’animation parachève cette ambiance glauque par une fluidité qui manque de souplesse. Certains mouvements sont rendus avec raideur pour accentuer l’anormalité de ce monde qui a un je-ne-sais-quoi de glacial et de robotisé. On pourra penser par moments au papier découpé. Cet aspect machinerie et système se retrouve dans tout le film. Les plans possèdent souvent des lignes directrices fortes et jouissent d’une bonne composition. Le montage est quant à lui pertinent et donne une dynamique. Que ce soit pour le travail sur les plans ou sur le montage, Metropia évoque les grands noms du cinéma soviétique des années 1920 tels que Sergueï Eisenstein et son fameux Le Cuirassé Potemkine (1925).

La direction artistique n’hésite pas à multiplier les plans qui broient l’homme. Une caractéristique qui comme sur l’image au dessus peut évoquer l’architecture soviétique. D’ailleurs, une des stations du métro s’appelle Stalingrad. Ainsi, la présence de Roger dans de gigantesques escalators peut évoquer une sorte de système digestif géant amenant la nourriture – nous – jusqu’à sa destination finale. On retrouve exactement cette sensation de malaise dans les films de Ron Fricke, réalisateur de ces chefs-d’œuvre intemporels que sont Chronos, Baraka et Samsara (1985, 1992 et 2011).

Ron Fricke s’est fait connaître grâce à ses rôles de monteur et de photographe – l’un des meilleurs en activité – sur la Trilogie des Qatsi dont le premier est le célèbre Koyaanisqatsi (1982). La particularité de tous ces films que l’on pourrait qualifier de documentaires est l’adéquation profonde entre son et images. Sans paroles, on va jouer sur le montage pur qui alterne passages urbains et naturels afin de stimuler les émotions du spectateur, ainsi qu’était théorisé le cinéma soviétique des débuts en somme. Mais l’autre point fort de ces films est la vitesse.

En effet, la vitesse de certaines scènes est volontairement accrue par le procédé du time-lapse, qui consiste à accélérer la vitesse de défilement des images ou certaines parties. Ainsi, les fameux escalators sont poussés à une vitesse ahurissante qui a pour effet de vomir des travailleurs ad nauseam. L’impression de déshumanisation rendue est donc très forte, d’autant qu’on insiste aussi sur l’idée de système. Les humains ne deviennent plus que des rouages au service de quelque chose d’immonde, d’inconsistant et d’indescriptible. L’analogie est encore plus forte quand sont employés des points de vue aériens comme ceux de la circulation urbaine. L’accélération de ces images permet de mieux rendre compte de l’automatisation des humains dans ces boîtes de transport qui répondent à des programmes géométriquement et informatiquement calculés. Le point d’orgue se trouvant dans Koyaanisqatsi : « Une image impressionnante d’une ville vue du ciel à différentes échelles se termine par la photographie des circuits d’un microprocesseur ; l’image est claire : la population humaine, quand elle est prise dans son ensemble, a (à peu près) autant de liberté d’action que les électrons dans un microprocesseur. Même si l’individu reste libre, son ensemble, lui, ne l’est plus totalement et n’est pas programmé pour l’être. La frénésie de l’activité urbaine (dans la très esthétique séquence The Grid, tournée à l’accéléré) alterne avec une image frappante d’ennui et de vide intérieur des individus quand ils ne sont plus en train de produire (séquences passées au ralenti). » citation issue de l’article Wikipedia sur Koyaanisqatsi.

Dans Metropia, l’analogie avec un circuit globalisé est mise en avant avec un circuit du métro qui peut rappeler la séquence de Koyaanisqatsi évoquée dans le paragraphe précédent. Cela n’est évidemment pas fortuit. Voici un comparatif plan par plan de deux séquences tirées de Koyaanisqatsi à gauche et de Metropia à droite :

L’homme dans son ensemble devient un travailleur, une créature dont le parcours et les mouvements sempiternels sont programmés et prévisibles, comme des électrons ou des lignes de métros. La mondialisation, la globalisation se montrent ici sous leur vrai jour : la négation de l’individu. Pire encore, le contrôle de la pensée transformant l’homme en fourmi informatisée d’une gigantesque fourmilière à échelle européenne. L’intrigue est en fait schizophrène. Roger se met à entendre des voix dans sa tête, il en vient peu à peu à douter de sa personnalité. Personnalité hautement paranoïaque dans un monde qui ne l’est pas moins, il se demande s’il ne devient pas fou. L’ambiance tire vers l’absurde, le film baigne dans une atmosphère kafkaïenne telle que l’on peut la rencontrer dans le roman Mémoires trouvés dans une baignoire de Stanislas Lem – l’auteur de Solaris – ou dans le film Brazil de Terry Gilliam. Qui est-il ? Celui qui pense ou celui qui lui parle ? C’est alors qu’on le voit sur un écran avec un employé surveillant ses faits et gestes comme un Big Brother. En réalité, la population de Metropia est constamment surveillée par des caméras implantées dans les écrans télés et dans les téléphones, mais aussi dans les peluches Hello Kitty.

Mais c’est bien pire. Une élite, comparable aux Illuminatis, décide de tout pour tout le monde. Complotiste direz-vous ? Avec les moyens technologiques adéquats, c’est totalement possible. Les caméras et les micros dans nos appareils sont déjà une réalité. Le contrôle de la pensée, ou en tout cas son influençabilité, est également en chemin. Dans Metropia, on a découvert une micropuce organique – vaccin ? – qui permet de prendre le contrôle de la pensée. Cette molécule, incorporée aux shampoings, passe dans notre tête par les cheveux et permet ainsi d’avoir accès à la formulation même de nos mots. Cela peut sembler tiré par les cheveux, mais l’idée est intéressante.  

Le produit de toilette, vendu par la marque DANGST, est omniprésent dans la ville. C’est quasiment la seule publicité présente. La publicité dans Metropia se développe sur deux axes que j’apprécie particulièrement. Le premier, est qu’il montre l’art assujetti à la cause politique sans contestation aucune, comme aujourd’hui où l’on traverse une crise sanitaire et politique alors que peu d’artistes se sentent visiblement concernés. Voici à quoi servent les artistes dans Metropia :

Puis le second axe, qui je l’avoue tient plus de l’interprétation personnelle, mais qui a du sens car au niveau chronologique c’est cohérent. L’égérie sur les flacons de shampoings ressemble – selon moi –, à s’y méprendre à Elsa du film d’animation La Reine des Neiges de Disney. Une anticipation remarquable. Dans Metropia on vous vend une pensée unique de masse symbolisée par un seul produit afin de vous torcher la cervelle. Or, La Reine des Neiges se veut le divertissement roi, fabriqué en images de synthèse – produit de synthèse ? –, la technique la plus répandue aujourd’hui, à tel point que les films se suivent et se ressemblent parfois. Technique et esthétique mise en avant par Pixar peu de temps après l’effondrement de l’URSS qui lança la mondialisation. L’existence de l’URSS avait au moins l’avantage de pouvoir dire “il existe un autre modèle”, malheureusement, avec sa chute, il n’en existe plus qu’un. Ainsi disparurent une société différente et une exception culturelle protégée par l’isolement, au profit d’une mondialisation emportée dans sa propre chute par son poids, qui un jour l’écrasera. C’est vrai quoi, entre l’animation russe d’avant et celle de maintenant, il n’y a clairement pas le même charme. J’en parlerai bientôt. Enfin, Disney symbolise à merveille cette mondialisation, d’autant qu’il achète à tout va, fait disparaître les concurrents, chie sur les gouvernements, et tentent – avec plus ou moins de réussite – de digérer les autres cultures pour mieux les séduire… Que ce soit le film live de Mulan (2020) par exemple ou encore Raya et le dernier dragon (2021). Une pensée unique pour un modèle unique.



Mais où est fabriqué ce truc ? Dans une usine gigantesque, qui renvoie encore une fois à cette société de consommation de masse, où l’on produit à la chaîne de mauvais produits pour des milliards de gens dans des conditions infâmes. Le miracle de la mondialisation, le voici : un zoo biologique dans lequel on met des masques – c’est dire la toxicité du machin –, et oui que voulez-vous, c’est une réalité…

La publicité vous convainc ainsi de son utilité. Par la suite, on apprend que chaque personne est suivie – fichée – par un humain qui espionne ses moindres faits et gestes par écran et micro interposés. Si une brebis galeuse se met à penser par elle-même, quelques mots suffisent à la remettre dans le droit chemin et pouf, elle a oublié la pensée qui naissait dans son esprit. Le plus beau est que tout le monde est suivi. Vraisemblablement, ceux qui suivent sont également suivis. L’efficacité du shampoing est redoutable, à ceci près qu’il ne nettoie pas, mais possède en revanche un seul défaut : il donne des pellicules. Pourrait-on voir un point commun avec un certain vaccin qui parfois ne soigne pas, mais provoque selon quelques journaux, des effets secondaires « plus ou moins graves » comme la mort ? Une autre analogie possible entre Metropia et Covidia – comprendre notre monde – est la recherche permanente de chiffres. Dans Metropia, le fondateur de la gargantuesque compagnie TREXX se vante d’en être à 400 millions d’utilisateurs dans ses métros, toute l’Europe quoi. Cette course à la performance n’est pas sans rappeler les chiffres dont nous abreuvent sans arrêt les médias, avec le nombre de vaccinés par jour comme un score de jeux vidéo. « Piquez les tous ».

Malheureusement, pour cette élite financière proche du Forum de Davos, le bon Roger va être aidé par son double et une mystérieuse femme qui se révèle être l’égérie des publicités pour shampoing. Un complot est-il en cours ? Une révolution peut-elle déboucher sur mieux ? La destruction d’un système est-elle le remède à nos maux ? Les vieux vont-ils manger les pissenlits par la racine, vous le saurez en regardant ce mémorable film.

Metropia demeure pour moi un exemple de film d’animation. Malgré certains défauts, il propose un choix graphique risqué et assumé, cohérent avec son propos, c’est peu commun aujourd’hui à l’heure de la mondialisation. D’ailleurs, il a essuyé un échec au box-office et n’est pas sorti en dvd chez nous, un signe ? De plus, il a quelque chose à dire. Peu importe si cela malmène, dérange ou n’est pas du goût de certain(e)s. Si cela vous met mal à l’aise, ce n’est pas que le film est mal fait ou je ne sais quelle autre excuse, c’est seulement l’effet recherché. Nous manquons de dystopies inquiétantes, notamment celles qui dénoncent violemment les effets de la propagande et de la manipulation excessivement agressive en ce moment. La preuve ? La majorité silencieuse, complice/victime à la bouche close, attend que le poison éclose. La meilleure propagande est celle qui laisse de marbre, celle qui parait normale et qu’on accepte béatement. Celle qui vend la sécurité et qui vous flatte d’être un bon citoyen. Elle est imperceptible et subtile, inoculée par les médias et la télévision « la tétine de verre » et ses nombreux “spécialistes”, si critiqués par le réalisateur britannique Peter Watkins et fait dire « meuh non, ya rien… ». Or, ce film démontre que les discours sont pré-construits, que manipuler à échelle mondiale par le conditionnement progressif de l’absence d’auto-réflexion, est très facile. Comme dans Tito et les oiseaux, la population se défie d’elle-même plutôt que de chercher à abattre un système qui est la vraie cause du problème et qui pourrit l’humanité depuis des lustres.

Bien sûr, cela ne reste qu’un film, mais bon sang ! Lequel est le plus glauque : le cinéma ou la réalité ? Tant de gens se branlent devant la SF et vantent son potentiel dépaysant et léger. Pourtant, tel n’est pas à mon sens son intérêt premier. Non, elle est avant tout là pour prévenir, poser des questions et montrer les conséquences de décisions humaines. Alors pour tous ceux qui aiment la SF :

Bienvenue, vous la vivez !

Un autre avis sur le film : http://www.chaosreign.fr/metropia-tarik-saleh-2009/

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