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La Fontaine des Lutins : un conte cinématographique en Allemagne de l’Est

J’aime les contes. Leur univers merveilleux, la psychologie qu’ils dégagent, l’expression de nos peurs, leur morale, leur proximité immédiate avec nos vies. Ils sortent tout droit de notre imaginaire et de notre vie quotidienne. Mais quelquefois les contes sont juste là pour être légers sans autre but que de faire passer un bon moment, ils n’ont pas toujours cette vertu éducative et édificatrice. Certains nous font simplement retourner en enfance, comme les contes de Noël par exemple. C’est le cas du film bien innocent dont je vais vous parler ici.

La Fontaine des Lutins (Die Heinzelmännchen) est un film est-allemand réalisé par un spécialiste des contes à l’écran : Erich Kobler. Il est l’auteur d’une quinzaine de productions entre les années 1950 et 1960. En 1955, il adapte notamment Snow White and the Seven Dwarfs. Ici, il est question de l’adaptation des Lutins de Cologne (1836) d’August Kopisch. À l’image des films de contes soviétiques destinés aux enfants, la production cinématographique de la RDA produira elle aussi un certain nombre de métrages pourvus de la légèreté inhérente aux contes pour les plus jeunes. Si les Soviétiques adaptèrent leur propre folklore comme La fille des neiges, les Allemands, eux, s’inspirèrent logiquement de leur culture traditionnelle.

L’histoire est très connue puisqu’elle s’inspire notamment de contes des frères Grimm. Dans un petit village, en revenant d’une forêt, un frère et une sœur tombent sur une fleur qui ne pousse que tous les cent ans : « la fleur des petits lutins de la montagne ». Cette fleur signifie que, lorsque les villageois dormiront, des petits êtres viendront dans leurs chaumières afin de faire leur travail.


Si l’histoire n’a rien de spectaculaire, elle est idéale pour faire passer un bon moment puisqu’elle ne présente pas de caractéristiques inquiétantes contrairement au Petit Chaperon rouge par exemple. D’ailleurs, La Fontaine des lutins, s’il est sympathique, souffre d’une certaine monotonie. En effet, l’enjeu est peu élevé. Même s’il est agréable de regarder des œuvres gentillettes pour le plaisir, il faut bien admettre que le film est léger à tous les égards. Léger, car porté par une histoire simple, sans gravité. Léger, malgré tout dans ce qu’il propose également. La majorité du propos consiste à regarder les lutins travailler dans la bonne humeur. S’il est agréable de voir quelqu’un suer à sa place et en musique, je déplore toutefois un petit manque d’imagination.

Les scènes avec les lutins sont très sympathiques et bien faites. On les voit tour à tour se rendre chez le cordonnier, le tailleur, le boulanger…


Ces séquences un peu longuettes sont animées, gaies et colorées. Mais c’est un peu comme si vous regardiez Blanche-Neige faire la vaisselle ou Cendrillon faire le ménage pendant dix minutes non-stop. Heureusement, quelques trouble-fêtes vont être de la partie.

Pour commencer, un voleur fera les frais de la présence de nos petits lutins. À plusieurs reprises, il tentera de dévaliser des boutiques dans lesquelles officient les nains, et à chaque fois il en verra de toutes les couleurs. Par exemple, lorsque celui-ci jettera son sac par une fenêtre juste avant de s’y glisser, les lutins le remplaceront par un tonneau vide et roulez jeunesse !



Il se retrouvera à dévaler la pente avec les soldats au cul ! Tiens, ben, parlons-en des soldats ! La ville compte quelques personnages bien drôles. Les gardes ne sont pas vraiment futés, le veilleur de nuit est toujours enrhumé et prévient d’un incendie lorsque ce dernier est déjà maîtrisé, la tailleur n’entend rien à cause de ses boules quies (il ne lui vient pas à l’idée de les enlever)… Mais la palme revient à la commère du village à la gueule impayable. C’est principalement elle qui fera les frais de la morale du film.



Bien entendu qu’il y a une morale ! Le conte a beau être innocent, il faut bien en tirer quelque leçon. Oh, rien de bien féroce, ici nulle mort, amputation ou autres châtiments bien savoureux que l’on peut retrouver çà et là dans le monde des contes. Les adultes peuvent être bien plus curieux que les enfants. Notre amie la commère veut envers et contre tout espionner les lutins la nuit. Seulement, attention ! S’il vous vient le malheur de les voir, ils ne reviendront plus jamais. Et la commère, non seulement de provoquer cette catastrophe, sera en plus affublée d’un long nez dans la tradition des sévices corporels pour sa faute. Le méfait doit se voir comme le nez au milieu de la figure, il faut donc le marquer par une humiliation physique. C’est plus drôle que vraiment méchant.

L’un des lutins dispose de pouvoirs magiques, c’est donc à lui qu’incombera la sentence. Ces pouvoirs permettent également d’égayer le travail de ses amis (et l’attention du spectateur) à coup de blagues ou de concerts improvisés.


Toutefois, même si l’humour est présent, je trouve l’ensemble un peu mou par moments, et ce, malgré les 71 minutes du film. Heureusement que la musique est omniprésente, elle meuble les longues séquences de travail des lutins. À propos de ces derniers, ils sont joués par des enfants affublés de moustaches et de barbes ! Ce qui confirme le choix de viser un public enfantin. Si on avait fait jouer des nains à la place, cela aurait pu conférer ce cachet d’étrangeté présent dans les contes. Par contre, cela fera certainement plaisir aux adhérents de la culture woke et à ce bon vieux Tyrion ! On pourra toujours objecter que le pauvre voleur est maltraité et que le film vante le mérite du travail des enfants. Je n’y vois rien à redire personnellement 😉.


Pour finir, un mot sur la direction artistique de La Fontaine des lutins. Le résultat est tout à fait correct. Le choix s’est porté sur des décors naturels et des costumes. Il n’y a donc pas d’effets spéciaux ou de décors irréels en studio, ni de fées… Juste un peu de magie représentée de manière très simple. Déjà que le récit est un tantinet répétitif, je déplore l’absence d’une ou deux scènes vraiment fantastiques, moi qui adore les décors, les couleurs et les ambiances qui résultent du travail en studio ! Cela aurait pu dynamiser la narration.

Mais enfin, ne boudons pas notre plaisir ! Quelquefois, le classicisme a du bon. C’est bien connu, c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures recettes. La Fontaine des lutins remplit sa tâche, celle de nous faire vivre un conte réaliste, sans idiotie, léger et mignon pendant une heure et onze minutes. L’absence presque totale d’enjeux rappelle à quel point il est sain par moments de faire des choses juste pour le plaisir sans réfléchir à la noirceur du monde. Je regrette juste un manque d’inventivité. Pour autant, avoir la chance de découvrir des contes filmés en Allemagne de l’Est compense largement ce petit défaut !

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